Articles récents \ France \ Politique Laurence Rossignol : « La condition des femmes est entourée d’une cape d’invisibilité » 1/2

Laurence Rossignol est une femme politique engagée dans le féminisme. Elle est élue sénatrice de l’Oise en 2011. En 2014, elle est nommée secrétaire d’État à la famille et aux personnes âgées puis en 2016 ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes. Elle redevient ensuite sénatrice. Depuis 2020, elle est vice-présidente du Sénat. Elle préside également l’association l’Assemblée des Femmes.

En tant que sénatrice quel est votre travail sur les droits des femmes ?

En ce qui concerne les droits des femmes, la manière dont j’exerce mon mandat de sénatrice est double.

D’une part, je porte au Sénat et dans le débat parlementaire les préoccupations, les revendications des associations féministes.

D’autre part mon travail consiste à examiner l’ensemble des projets de lois qui sont soumis au Sénat, ou les propositions de lois quel qu’en soit le sujet, sous l’angle, « font-ils ou non progresser les droits des femmes ? ». Je vérifie également comment les droits des femmes et l’égalité sont pris en compte dans chacun des sujets qui peuvent sembler neutres et qui en réalité ne le sont pas. En matière de politiques publiques, si on privilégie la neutralité, le plus souvent cela aggrave les inégalités ou les confirme. Je plaide pour une prise en compte spécifique de l’impact d’une politique publique sur la lutte contre les inégalités dans tous les domaines.

Autant sur le premier volet, j’arrive à porter ce que je veux, mais je ne suis pas toujours suivie par le gouvernement. Je pense en particulier à tout ce qui concerne les violences faites aux femmes, en ce qui concerne l’architecture du code civil et du code pénal pour la prise en compte des violences psychologiques, du syndrome de l’aliénation parentale. Sur tous ces sujets-là, je peux assez facilement porter mes propositions, avec un succès aléatoire. Mais j’ai quand même remarqué que l’obstination paye parce que les amendements que j’ai déjà portés et qui ont été à chaque fois systématiquement refusés par le gouvernement et par la majorité sénatoriale finissent à force de persévérance, un jour, par recueillir une majorité.

À chaque fois je leur dis que leur ignorance de ces sujets fait perdre beaucoup de temps aux victimes.

Sur l’autre volet, qui est celui de la prise en compte de la transversalité, c’est plus difficile. Parce que tout d’abord, les sénatrices et sénateurs ne sont pas le plus souvent dans ma commission. Et je me heurte à des résistances plus grandes : « Ah la revoilà encore avec ses sujets sur les droits des femmes alors que l’on parle d’énergie ou d’agriculture… ». Mais comme pour tous les sujets, il y a un impact sur les femmes.

Mon troisième domaine est celui de la délégation aux droits des femmes (DDF) du Sénat à laquelle je participe depuis 2011, depuis que j’ai été élue sénatrice. Cette délégation identifie des sujets d’études et de recherches. Je pense particulièrement au rapport que nous avons fait sur l’industrie pornographique, qui est un sujet que j’ai proposé à la délégation. En ce moment je suis co-rapporteure d’un rapport sur la santé des femmes au travail. Bien entendu, d’autres collègues font d’excellent rapports et je participe à les porter et à les populariser. Je pense à un rapport qui a été un travail formidable, sur la condition spécifique des femmes en milieu rural, elles ont mis en lumière et identifié qu’il y a, dans ce milieu, plus de violences, moins d’associations, etc.

L’idée de la DDF est – elle ne sera pas dite comme ça par mes collègues, mais moi je le dis parce que c’est un peu la phrase phare de mon action – de rendre visible ce qui est invisible. La condition des femmes est entourée d’une cape d’invisibilité. Leur condition est invisible, leur participation à la création de richesses économiques, artistiques ou scientifiques est invisible, leurs actions sont invisibles. La DDF travaille sur des sujets invisibles pour les rendre visibles.

Donc voilà les trois portes d’entrée sur ces sujets dans mon activité parlementaire. Le fait d’être parlementaire me donne aussi une capacité d’interpellation des pouvoirs publics et des ministres qui est plus audible.

Il y a quelques jours, j’ai été saisie par le Planning Familial sur la pénurie de la pilule abortive. J’ai immédiatement envoyé un courrier au ministre de la Santé. Je l’ai rendu public en même temps. Il a d’ailleurs été repris à la fin d’un reportage diffusé sur France Inter.

Ma fonction de sénatrice me donne donc de la visibilité plus grande que d’autres et reçois énormément de témoignages individuels, et je travaille avec de nombreuses associations. Ces associations nourrissent ma réflexion et donc je suis en lien constant avec les associations féministes avec lesquelles j’ai créé un vrai lien de confiance. D’ailleurs, j’en préside une. Travailler comme je le fais, sur la condition des femmes, sur la cause des femmes pour reprendre la formule de Gisèle Halimi, suppose aussi d’observer les évolutions de la société, c’est-à-dire la manière dont les idées féministes progressent ou régressent, la manière dont la société s’adapte à la montée du féminisme, la manière dont des pans de société résistent. Et ce qui est assez magique c’est que plus on progresse dans la compréhension de la condition des femmes, plus on ouvre de nouvelles portes ! La condition des femmes, le patriarcat, les mécanismes d’aliénation sont un champ que nous n’avons pas fini d’explorer, de comprendre. Aujourd’hui, ma pensée féministe n’est pas la même qu’il y a 25 ans ou 30 ans. Il y a des champs nouveaux qui sont venus l’élargir et l’enrichir. J’ai envie de dire le féminisme c’est quand on pousse une porte, elle débouche toujours sur une autre porte.

7 ans après l’adoption de la loi abolition de la prostitution, est-ce que vous pensez qu’elle est suffisamment appliquée ?

Non, la loi n’est pas suffisamment appliquée et utilisée par les pouvoirs publics. La principale raison, c’est que la loi a été votée en 2016 et si on se réfère à l’expérience suédoise, les Suédois disent qu’ils ont mis 10 ans pour recueillir les effets de la loi. Cela leur a demandé une mobilisation politique, une mobilisation administrative intense. En France, nous n’avons pas eu cette chance parce que la loi a été votée en 2016, et en 2017 il y a eu un changement de gouvernement. Et la ministre qui m’a succédée était hostile à cette loi, elle n’a pas osé aller jusqu’à demander l’abrogation mais elle l’a enfouie au fond d’un tiroir. Or, l’application de cette loi nécessite une mobilisation du ministère de l’Intérieur, du ministère de la Justice, des préfet·es. Cette loi ne s’applique pas toute seule…

Mais après cette période très défavorable à l’application de la loi aujourd’hui, nous avons notre nouvelle ministre de l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, Isabelle Rome, qui est très engagée dans l’application de la loi. Elle la porte et l’affirme. Je nourris beaucoup d’espoir sur l’application de la loi avec elle. C’est une ministre, donc il faudra l’aider pour obtenir et imposer, avec les autres ministres concerné·es, une meilleure application de la loi. Je pense que c’est possible. La clé se trouve aussi au ministère de l’Intérieur. Si nous sommes collectivement concerné·es par l’accroissement de la prostitution des mineur.es, qui est une réalité et qui émeut apparemment tout le monde, auquel cas, la loi de 2016 est un outil pour lutter contre la prostitution et contre l’achat de services sexuels, et nous pouvons englober dedans, les clients des mineur·es. Je suis un peu ce qu’il se passe sur le plan police/justice sur les questions de prostitution des mineur·es et je vois que régulièrement, la police démantèle des réseaux de proxénétisme et d’exploitation de jeunes filles de moins de 15 ans et dans un certain nombre de cas, les proxénètes se retrouvent au tribunal. J’attends désormais avec impatience de voir les clients dans le box ! Une relation sexuelle entre un majeur et un·e mineur·e de moins de 15 ans est un viol. Donc c’est un crime et les clients des mineur·es prostitué·es devraient se retrouver en cours d’assises. Je pense que si le gouvernement le voulait, il pourrait utiliser la loi de 2016 pour identifier et poursuivre les clients des mineur·es.

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 Magazine

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