Articles récents \ France \ Société Muriel Salmona : « il faut impérativement identifier les enfants et les ados victimes de violences sexuelles » 1/2

Muriel Salmona, psychiatre, psychothérapeute, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, membre de la Commission Enfance de l’UNICEF France, de la commission scientifique de la Chaire Internationale de lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles en situation de conflits dite chaire Mukwege, membre de la Commission indépendante inceste et violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), tire encore plus fort la sonnette d’alarme. Les violences intra-familiales et éducatives faites aux enfants et ados ne sont toujours pas suffisamment prises en compte par les pouvoirs publics en France. Un dossier juridique sera déposé au procureur de la Cour Pénale Internationale pour poursuivre les responsables de l’Etat français en ce qui concerne les violences sexuelles faites aux enfants pour ne pas avoir rempli leurs obligations internationales de prévenir ces violences, de protéger et prendre en charge les victimes et de poursuivre et condamner les agresseurs.

Grâce à l’apport des neurosciences, il est prouvé que le cerveau disjoncte sous les effets du cortisol et de l’adrénaline. Pouvez-vous nous expliquer comment le cerveau réagit pour se protéger et quelles sont les conséquences sur son fonctionnement ?

Dans le cadre de violences, la terreur et le caractère cruel provoquent une effraction dans le cerveau, c’est-à-dire que le cerveau est bloqué et ne peut plus agir. La victime est paralysée, c’est ce qu’on appelle la sidération traumatique. Le cerveau ne peut plus contrôler la réponse émotionnelle et la production d’hormones de stress. L’adrénaline et le cortisol à haute dose, deviennent toxiques pour le cœur et le cerveau. On peut mourir de stress. Le tissu neurologique est atteint de même que les dendrites. Le cerveau n’aura alors qu’une seule solution, celle d’interrompre le circuit émotionnel et, pour se protéger il va provoquer un arrêt de la sécrétion de l’adrénaline et du cortisol. Les conséquences seront une anesthésie émotionnelle et physique. La personne ne va plus ressentir de terreur, de stress et de douleur. C’est ce qu’on appelle la dissociation. L’enfant ou l’ado dissocié·e survit mais en engendrant de nombreuses conséquences dont le circuit de la mémoire qui est totalement coupé. Cette mémoire traumatique va rester bloquée en l’état et refera revivre les violences comme si elles se reproduisaient à nouveau dès que quelque chose rappellera à la victime la situation traumatique. Hélas, le temps n’agit pas pour effacer ce stress. C’est le propre du trauma que de revivre à l’infini ces émotions intenses avec un mal-être général de la victime.

Comment ce trauma se revit-il ?

La mémoire traumatique des violences va se déclencher dès qu’un lien rappelle les violences subies. Cela peut être une odeur, un bruit, le fait de se retrouver enfermé·e dans une pièce, certaines heures de la journée, s’il pleut ou s’il fait soleil, le fait de voir des gens qui ressemblent à l’agresseur… Le cerveau détient un mécanisme, en dehors du trauma, qui apprend à repérer les dangers. Dans certaines situations, la victime va revivre la même terreur et la même souffrance.

Par exemple, la victime va aller mal lorsque son conjoint la touche car cela lui rappelle les mains de l’agresseur pendant l’enfance, elle peut en avoir conscience mais le plus souvent, elle ne fera pas de lien. L’entourage qui ne connaît pas ce mécanisme psychotraumatique ne verra pas non plus ce lien entre son mal-être et les violences subies. L’enfant sera comme bloqué·e car elle/il n’a pas les moyens intellectuels de formuler ce qu’elle/il ressent surtout lorsqu’il s’agit de violences sexuelles ou physiques au sein de la famille, subies à un très jeune âge. De plus, l’enfant continue d’être en contact avec l’agresseur et ne peut plus ressentir les émotions. Quand on est anesthésié émotionnellement, on est dans le brouillard.

Aujourd’hui en France, 160.000 enfants sont l’objet de violences sexuelles. Ils sont 300 millions dans le monde. 1 enfant sur 4 a subi des violences physiques, 1 enfant sur 3 des violences psychologiques, 1 fille sur 5 et 1 garçon sur 13, des violences sexuelles. Ces victimes sont les plus à risques à se suicider, à tomber dans des addictions ou à avoir des conduites à risques, à subir de nouvelles violences ou d’en commettre et développer des maladies plus ou moins graves à long terme. L’âge moyen des violences sexuelles est de 10 ans et dans 83% des cas, ce sont des filles, 9 agresseurs sur 10 sont des hommes dont 30% de mineurs. Une explosion de la pédo-criminalité avec des actes de barbarie et des tortures a été constatée ces dernières années sur internet, sans aucun filtre quant à l’accès à ces images. La moyenne d’âge de ces enfants filmés qui se retrouvent sur la toile est passée de 10 ans à 3 ans. Environ un quart de la population française a été victime de violences.

Comment aider ces victimes ?

Dans un premier temps, il faut impérativement identifier les enfants et les ados victimes de violences sexuelles et les aider à comprendre leurs mécanismes de protection. C’est ce qu’on nomme la psychoéducation. Les victimes mettent en place des stratégies de survie comme des conduites d’évitement, des phobies, des conduites compulsives et des conduites dissociantes pour anesthésier leurs souffrances comme des mises en danger des conduites addictives, des auto-mutilations , …

Ensuite, il faut traiter le stress et réintégrer la mémoire avec le circuit émotionnel qui doit se remettre en place. Il y a eu une fracture dans le cerveau et il s’agit de réparer cette fracture. L’enfant doit pouvoir repenser l’événement traumatique, faire des liens pour ne plus se sentir coupable. Les agresseurs manipulent les enfants et les ados en leur disant qu’elles/ils aiment cela, que c’est de leur faute, qu’elles/ils l’ont provoqué… Il y a une emprise psychologique dans la mémoire traumatique. L’hypnose ou l’EMDR sont des techniques qui permettent de diminuer la charge émotionnelle comme des antalgiques. Mais, il faut un travail psychothérapeutique avec des professionnel·les spécialisé·es dans les traumas pour comprendre et éviter que les victimes se redissocient à nouveau.

Également, le fait d’être déconnecté·es de leurs émotions représente un risque pour les victimes de subir à nouveau des violences. Ne plus avoir d’émotions diminue de façon importante la capacité d’identifier le danger et de s’en défendre. Cela permet aux agresseurs de cibler ces personnes en particulier. Tant que les victimes sont en contact avec des agresseurs, elles restent dissociées, sinon elles peuvent avoir des conduites dissociantes pour anesthésier leur mémoire traumatique avec des mises en danger. Elles cherchent à reproduire la dissociation du cerveau pour ne plus ressentir d’émotions. Par exemple, ce sont les filles qui tournent dans les films pornos. Elles tomberont plus facilement dans l’alcool ou la drogue et seront à nouveau victimes de violences sexuelles ou conjugales. La dissociation est aussi à l’origine d’amnésie traumatique qui empêche les victimes de se rappeler des violences, d’en parler et de porter plainte. Le fait de retrouver la mémoire prouve qu’on est moins dissocié mais il s’agit de renouer avec ses émotions. Or, les émotions quand elles reviennent avec la mémoire traumatique deviennent envahissantes et génèrent beaucoup de souffrances. Certaines structures du cerveau peuvent perdre jusqu’à 30% de leur volume. Le cortex est diminué, les dendrites (1) sont abimées…

Existe-t-il un profil type d’auteur de violences ?

Beaucoup d’agresseurs ont été victimes d’agressions ou témoins de violences dans leur enfance. En fait, les agresseurs cherchent la dissociation dans cette violence qui est une stratégie pour anesthésier leur mémoire traumatique aux dépens d’autrui. Avec le patriarcat, les hommes ont le privilège d’exercer des violences en toute impunité et elle est même valorisée dans beaucoup de situations. La pornographie, la pédocriminalité, le fait de considérer la femme comme un objet accentuent les violences car notre société le permet. Quand l’homme exerce des violences, il se déconnecte, il se dissocie. C’est l’effet recherché. Il arrive qu’un agresseur ait une amnésie mais elle reste partielle et ne concerne que les faits mais pas ce qui a précédé ni la stratégie mise en place pour piéger la victime. L’agresseur projette et manipule sa victime qui, elle, ne sait pas ce qui va lui arriver.

Propos recueillis par Laurence Dionigi 50-50 Magazine

1 Les dendrites sont des prolongements des neurones moteurs

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