Articles récents \ France \ Société Eliane Viennot : « Il faut montrer que le langage égalitaire est à notre portée » 2/2

Eliane Viennot est professeuse émérite de littérature de la Renaissance, historienne spécialiste des relations de pouvoir entre les sexes en France. Elle fut l’une des fondatrices de l’Institut Emilie du Châtelet. Militante féministe depuis les années 1970, elle a milité au MLAC, pour la parité, et pour l’institutionalisation des études féministes (ou «de genre»). Elle est l’une de celles qui, en France, a le plus contribué à sortir de sortir de l’ombre des mots qui existaient au Moyen-Age, à mettre en lumière les femmes grâce à l’écriture inclusive.

Aujourd’hui, quelles grandes règles devrions-nous utiliser ?

Pour parler de façon égalitaire, il faut commencer par désigner les femmes au féminin, si possible avec des termes qui ont été formés par nos ancêtres et dont les finales permettent de savoir qu’on parle d’une femme, comme professeuse ou autrice. Il faut couper court au masculin qualifié de générique, qui en réalité n’est qu’hégémonique, en utilisant les doublets (si possible par ordre alphabétique) et varier en utilisant des périphrases. Par exemple, il faut dire «les étudiantes et les étudiants ont fait leur rentrée » ou « la communauté étudiante a fait sa rentrée », plutôt que «les étudiants ont fait leur rentrée.» Ensuite, il faut renouer avec les accords traditionnels et arrêter d’employer (et surtout d’enseigner) la règle «le masculin l’emporte sur le féminin.» Cette règle est purement sociale. L’apprendre aux enfants revient à leur apprendre que les hommes ont plus de valeur que les femmes, qu’il faut toujours leur laisser le dernier mot. Il faut absolument s’en débarrasser ! C’est une question d’hygiène politique et mentale. Enfin, il faut cesser d’utiliser le mot «homme» lorsqu’on veut parler de l’humanité, mais privilégier les mots «humains», «personnes», «population».

Vous remarquerez que ces grandes recommandations n’impliquent pas l’utilisation du point médian. Notre langage peut être totalement égalitaire sans recourir aux abréviations. Ces règles, ces mots n’ont rien de nouveau et nous n’avons pas besoin d’inventer. Il faut en revanche remobiliser des usages qui ont été volontairement effacés. Et il faut que l’école s’y mette, parce que l’école est le fer de lance du changement.
La seule chose nouvelle, qui vient du fait que nous sommes aujourd’hui dans une civilisation qui écrit énormément (journaux, blogs, tweets, sms) et qui a besoin d’écrire vite tout en étant restreinte en place, ce sont les abréviations. Les abréviations existent depuis très longtemps. Par exemple, on écrit rarement «monsieur» en toutes lettres. Et personne ne s’est jamais prononcé pour dire que «M.» c’était moche ou illisible ! C’est juste pratique. Tout le monde voit bien que dans l’expression «les étudiants et les étudiantes», la quasi totalité des deux mots est commune, et qu’on pourrait faire une abréviation. Iil n’y a pas besoin de sortir de Centrale pour avoir l’idée ! Et ce n’est d’ailleurs pas les féministes qui ont initié le mouvement. Regardons nos cartes d’identités, il y a écrit «né(e)» : c’est de l’écriture inclusive. Les parenthèses n’étant pas satisfaisantes (pour les féministes), on est passé aux traits-d’union, puis aux barres obliques, etc. On a essayé divers signes, et aujourd’hui nous utilisons le point médian, qui parait le plus neutre idéologiquement et le plus discret typographiquement.

Faut-il utiliser des points médians de façon systématique ?

Il est clair qu’il ne faut pas mettre des points médians partout ! Notre problème, c’est que le seul organisme officiel à avoir fait des propositions en la matière, le Haut Conseil à l’Egalité femmes-hommes, n’a pas préconisé les meilleures pratiques. Le HCE propose par exemple de mettre deux points dans les termes au pluriel, alors que le second est inutile. Il préconise également l’usage du point médian dans les termes qui ont plus de une ou deux lettres de différence. Or si l’abréviation est simple à lire et satisfaisante dans ce cas (étudiant·es, collégien·nes : on voit les deux termes entiers), elle devient plus complexe, et insatisfaisante dans l’autre cas (amateur·trice : le mot masculin est entier, le féminin est en morceau). Les linguistes consulté·es (en tout cas l’un, que je connais, et moi-même) avaient signalé ces distinctions, mais nous n’avons pas été entendu (d’autres ont-elles ou ils proposé autre chose ? Je l’ignore). En tout cas, pour moi, il faut écrire les deux mots quand ils sont relativement différents. : «les acteurs et les actrices».

Par ailleurs, les abréviations sont utiles si la place est restreinte, ou on est paresseus·e (je préconise de simplifier l’orthographe des adjectifs en –eux, dont le x final n’a pas lieu d’être : cette réforme avait été engagée au XVIe siècle, mais elle a été bloquée par l’Académie qui en pinçait pour « l’ancienne orthographe »). Les abréviations ne sont pas du tout nécessaires. Si les points médians nous dérangent, et que nous avons toute la place possible, on peut les oublier. Le recours aux accords de proximité permet d’en éviter un grand nombre. Par exemple, ont peut écrire «les voisines et les voisins sont arrivés, ils étaient très contents», ou «les voisins et les voisines sont arrivées, elles étaient très contentes». Bien entendu, il faut que le second cas alterne avec le premier, sinon on est dans la simple continuation du « masculin qui l’emporte ». L’usage des points médians relève de la stratégie : veut-on mettre en valeur les nouvelles formes d’écriture égalitaire ou non ? Choisit-on une «féminisation ostensible» ou une «féminisation discrète» ?

Comment rédigez-vous lorsque vous écrivez des livres ?

J’écris des livres en écriture totalement égalitaire depuis quatre ou cinq ans, et les éditeurs ou éditrices les acceptent, parce que je leur explique mes choix et qu’on n’aperçoit qu’un ou deux points toutes les deux ou trois pages. Pour les articles c’est pareil. Les médias sont producteurs de normes. Donc c’est très important ! Il faut montrer que le langage égalitaire est à notre portée, et que c’est parfaitement lisible. Ce qui va convaincre les gens pas d’accord, ou pas au courant, c’est de voir que c’est possible, et facile ! Il faut montrer que les gens qui s’affolaient, ou qui prétendaient que cela défigure notre langue avaient tort. C’est l’objectif que je poursuis. Par exemple je n’ai jamais été pour la majuscule «E», même si bien sûr je comprends que les gens le fassent dans certains contextes. Mais moi, je propose des usages pour tout le monde, pour tous les francophones, pas seulement les féministes. Je pense qu’on peut convaincre les francophones de parler et d’écrire de manière égalitaire. Il faut que les gens se réapproprient tous ces procédés et notamment celui des anciens accords. Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas encore compris leur intérêt : ils sont révolutionnaires ! Dire «les voisins et les voisines sont arrivées, elle étaient contentes», c’est très efficace. Montaigne ou Racine écrivaient ainsi, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas le faire ! Il faut faire comprendre qu’on a plusieurs ressources à notre portée, et qu’on peut choisir, et qu’on peut s’en sortir de toutes manières !

Trouvez-vous qu’en France, dans les médias, chez les auteurs et les autrices, les choses bougent ?

Oui, les choses bougent. C’est une évidence. Sur le vocabulaire, on a beaucoup avancé et on va continuer à avancer : la bagarre du vocabulaire est en grande partie gagnée. On va de plus en plus entendre magistrate, autrice, entraineuse, etc., d’autant que l’Académie Française a rendu les armes. La plupart des gens disent aujourd’hui «Madame la ministre», et non plus «Madame le ministre», et on a même adopté sans coup férir « la première ministre » quand Theresa May est devenue cheffe du gouvernement anglais. Cela dit, il y a encore un combat à mener pour déloger les ersatz de féminins que les traditionnalistes ont fini par accepter faute de pouvoir conserver les masculin : auteure pour autrice, metteure en scène pour metteuse), coach ou entraineure pour entraineuse, etc. La partie sera vraiment gagnée quand on aura accepté d’utiliser les mots «normaux» pour ces professions.

Sur les adresses, par «Bonjour à toutes et à tous», ou le contraire, il y a des progrès tous les jours, même si on n’y est pas encore. Là où ce n’est pas gagné du tout, c’est sur le masculin dit générique. Parler au masculin semble plus simple, plus court, il faut faire un effort pour réinsérer les noms féminins. Il faut juste réaliser à quoi correspond cette paresse : à partir du moment où les hommes sont servis, nous trouvons normal que les femmes restent debout derrière, ou qu’elles se cachent dans les cuisines. Mais dès qu’on a compris, on tâche d’y remédier, et les choses progressent. A l’écrit notamment, on voit que beaucoup de personnes qui doivent communiquer avec le public progressent, le féminin s’installe dans les textes petit à petit. Enfin, il y a aussi un combat sur le terme homme pour désigner les humains. Cette lutte dure depuis plus de trente ans, mais beaucoup de gens n’ont pas encore compris de quoi il retourne.

Que répondez-vous aux personnes qui disent que la féminisation rend la lecture plus longue et la langue française «moche» ?

Dire que c’est plus long, c’est partiellement faux. «Une avocate», par exemple, est plus court que «une femme avocat». Là où c’est vrai, par exemple pour les doublets («les auditeurs et les auditrices»), je réponds que c’est la réforme la moins chère et la plus facile à mettre en œuvre qui ait jamais existé. Cela ne dépend que de notre volonté, et cela ne coûte qu’un peu de salive. Et cela fait une grosse différence. Il y a eu pas mal de travaux de psycho-linguistique sur le sujet, notamment, et tous vont dans le même sens : par exemple lorsque l’on présente aux enfants une liste de professions au masculin ou au féminin, et qu’on leur demande de dire lesquelles pourraient leur convenir, les petits garçons choisissent d’emblée les professions nommées au masculin et les petites filles celles qui sont nommées au féminin. Alors que si la liste présentée comprend les deux noms (pompier, pompière), les enfants se projettent avec beaucoup plus de liberté dans toutes les professions. Alors, est-ce que vraiment, avec toutes les preuves qu’on a que le masculin générique ne l’est pas, qu’il favorise les stéréotypes, qu’il participe de l’invisibilisation des femmes et de leur sous-estimation, on va renoncer à dire quelques mots de plus juste parce que c’est un peu plus long ?. Est-ce qu’on va conforter l’inégalité pendant encore 500 ans sous un prétexte aussi dérisoire ?

En ce qui concerne le «c’est pas beau», c’est un argument absurde, qui a été beaucoup manié par les académiciens. Mais le problème n’existe pas ! Pourquoi «autrice» serait-il plus moche que «actrice» ? Pourquoi chauffeuse (de bus) serait-il plus moche que coiffeuse (de stars) ? Des masculinistes ont lancé ce type d’arguments, d’autres les ont repris, et plein de gens répètent ça bêtement, sans réfléchir, ni si c’est vrai, ni à qui profite le crime. D’ailleurs, ça n’existe pas, un mot laid. Demandez aux personnes qui utilisent cet argument de citer d’autres mots laids, vous allez voir : elles ne vont citer que des mots désignant des femmes ! Il y a comme ça une petite batterie d’arguments fallacieux qui ont lancé dans le débat public : c’est long (c’est souvent faux, et ce n’est pas recevable), c’est moche (c’est idiot), c’est sexuel (c’est faux). Ce dernier argument est fascinant : il ne faudrait pas dire «maîtresse de conférence» ou «maîtresse des requêtes» ou dire « maitresse » à une avocate, parce que ça ferait penser au sexe. Mais ça ne fait penser au sexe que les gens qui ont envie de penser au sexe, et c’est à eux à se soigner ! Quand on demande aux enfants ce que la maîtresse leur a appris aujourd’hui, les hommes ne se mettent pas à bander, que je sache ! C’est donc juste un argument pour faire peur aux femmes : on va les prendre pour des objets sexuels. Mais en réalité c’est le contraire : en réalité, l’évocation d’une femme maitresse dans un domaine (au dessus de l’école) les ferait plutôt débander… Un autre argument : c’est dévalorisant. D’où le couplet de certaines femmes : «Je suis directeur pas directrice !». Mais ce n’est dévalorisant que si on a intégré le fait qu’une femme a moins de valeur qu’un homme. En réalité il n’y en a pas un de ces arguments qui tienne la route, qui résiste à la réflexion. Tous sont des outils d’intimidation des femmes. Il faut les balayer d’un revers de la main, affirmer ses propres principes, utiliser les mots ostracisés, délibérément, en souriant.

Voyez-vous bouger les mentalités bouger dans l’Education Nationale, est-ce que vous pensez qu’elles peuvent bouger ?

Alors, non, pour l’instant rien ne bouge. Du moins dans les niveaux supérieurs. En revanche, je pense que la base évolue. Le message selon lequel la règle du « masculin qui l’emporte » est une création relativement récente est passé largement. Des professeurs et professeuses aujourd’hui ne l’enseignent plus, en tout cas comme un dogme. Elles et ils expliquent à leurs élèves que la règle existe parce qu’elle a été mise au point un jour par des gens sexistes, mais qu’il y a d’autres manières de faire. Et les enfants comprennent très bien, vu que la société, leurs parents, eux-mêmes, n’arrêtent pas de parler d’égalité des sexes. Aux niveaux intermédiaires, il y a aussi pas mal de syndicalistes et de responsables qui sont persuadé·es qu’il va falloir changer les pratiques. Mais pour l’instant, nous avons un ministre de droite, qui refuse de mener la lutte contre les stéréotypes de sexe, et qui n’a même pas mis sur pied une commission de travail sur le sujet. C’est dire si le débat est à l’ordre du jour !

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

Article déjà publié le 12 novembre 2019

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