Articles récents \ DÉBATS \ Contributions Entend-on la voix des femmes ?

C’est un peu un angle mort des recherches féministes qu’a choisi d’aborder Aline Jalliet. Alors qu’on se focalise depuis quelques années sur la parole des femmes, s’est-on déjà interrogé.e.s sur les voix qui portent cette parole ? Dans son ouvrage « Une Voix à soi » la coache vocale, ancienne chanteuse lyrique, analyse les raisons qui font que non seulement on n’écoute pas les femmes mais que plus souvent, on ne les entend pas. Voilà quelques jours, elle était l’invitée de Femmes en Chemin. Retour sur une rencontre pleine d’enseignements !

Pour elle, beaucoup de choses se jouent à l’adolescence. Les voix des filles changent peu ; elles perdent entre une tierce et une quinte quand celles des garçons baissent en moyenne d’une octave« Au moment de la puberté – explique Aline Jalliet – quand un corps de garçon change et qu’on voit un homme arriver, on l’entend aussi ». En revanche, chez les filles on voit surtout le corps qui change, qui se « sexualise » et on les entend moins mais on les regarde plus. Et c’est ça, démontre encore l’essayiste, qui va « prendre toute la place ». La mise en pratique de l’expression bien connue : les hommes, on les écoute ; les femmes on les regarde !

« Nos voix sont des constructions sociales et culturelles »

Aline Jalliet a d’abord été chanteuse lyrique. Elle dit de l’Opéra que c’est finalement le seul endroit où les voix des femmes sont écoutées et où elles sont autorisées à « sortir du cadre avec des voix fortes, puissantes ou aiguës ». Non seulement autorisées, mais admirées aussi pour ça. Elle-même le revendique : son « chemin » est passé par là ; sa voix lui a permis de grandir et de se construire. Elle a pu « prendre l’espace avec [sa] voix », apprendre à se « manifester sans avoir ni honte ni peur du jugement ».

Hors de la scène, les femmes seront toujours jugées sur leur voix, généralement « trop » ou « pas assez » : une voix féminine doit être douce, juste ce qu’il faut ; un peu aiguë, mais pas trop ; surtout pas trop grave ni trop forte sinon elle n’est plus féminine donc plus attirante. « Lorsqu’elle ne contrôle pas sa puissance, sa hauteur ou la durée de sa parole, une femme est considérée comme un peu dysfonctionnelle voire carrément hystérique ». Et souvent, dans les échanges, notamment professionnels, une voix de femme doit surtout savoir se taire !

Aujourd’hui coache de la voix, Aline Jalliet a aussi été professeure de chant. Puis, petit à petit c’est la voix parlée qui l’a intéressée et aujourd’hui avec ce livre, fruit de quatre années de travail et de collecte de témoignages, la voix parlée des femmes plus particulièrement. Or, s’intéresser à la voix des femmes c’est interroger toute la société dans laquelle elles évoluent.

« Nos voix sont des constructions sociales et culturelles – analyse Aline Jalliet – selon l’époque, le milieu social, le pays, la culture, etc. on ne va pas adopter les mêmes voix parce que les codes sociaux ne sont pas les mêmes, mais de façon assez universelle, il y a des choses qui sont autorisées aux femmes et d’autres non. » De façon assez universelle, aussi, constate-t-elle, lorsque les femmes, quelle que soit leur culture, se retrouvent entre elles, le niveau sonore augmente considérablement. La présence d’un seul homme dans le groupe aura pour effet d’empêcher les voix des femmes de se déployer.

Et en France, il semblerait que nos voix soient contrôlées depuis fort longtemps. Aline Jalliet fait remonter au début du 17ième siècle l’apparition de la « modestie comme valeur pour le corps, la pensée, la parole et la voix des femmes ». Il ne lui a pas fallu aller bien loin pour en faire le constat. En Belgique, où elle vit depuis huit ans, les femmes ne s’expriment pas de la même manière que les Françaises. Dans les lieux publics, elles sont plus à l’aise pour faire entendre leur voix et prendre la parole.

« Des voix de femmes pour l’assistance (…) des voix d’hommes pour l’expertise »

Lorsqu’elles sont entre elles, les femmes savent utiliser leur voix. Dans notre société « très régie par le regard » Aline Jalliet estime que « l’oreille est plutôt un sens de femmes » parce que l’oralité a depuis toujours été le mode de transmission entre elles, de génération en génération. Pas étonnant donc, si ce sont les femmes qui se sont emparées les premières de nouveaux modes d’échanges comme les podcasts encore très féminins.

L’exemple même pour Aline Jalliet du fait que l’oralité est un média féminin et que c’est une bonne nouvelle « parce que – dit-elle – ça nous permet depuis quelques années d’entendre plus de voix de femmes, et des voix différentes, mais aussi de donner davantage la parole aux femmes ». Quant à celles qui les écoutent, c’est une majorité de femmes également, parce que l’écoute permet ce que ne permet pas toujours le regard : faire autre chose en même temps (le ménage, la cuisine, le repassage, etc.) et que ça, c’est aussi très féminin !

Si on entend des voix plurielles de femmes dans les podcasts, elles sont aussi nombreuses, mais beaucoup plus aseptisées, dans le monde virtuel de l’IA (intelligence artificielle). Avez-vous remarqué que par défaut les voix des assistants vocaux et autres GPS sont des voix de femmes ?

Aline Jalliet, elle, l’a remarqué et même analysé. « Les voix artificielles sont divisées en deux – explique-t-elle – les voix de femmes pour tout ce qui est assistance et service, les voix des hommes pour tout ce qui est expertise et technique. » Autrement dit, l’IA, domaine largement dominé par des hommes, renforce les stéréotypes de genre

« Quand on écoute sa propre voix (…) on change la perception qu’en ont les autres »

Les femmes qui s’adressent à Aline Jalliet viennent souvent parce qu’elles n’aiment pas leur voix. Pour la coache, elles n’en ont surtout jamais fait l’expérience, elles ne se reconnaissent pas dans leur voix, donc elles n’ont pas confiance en elle. Loin d’elle l’idée de dire aux femmes qu’elles doivent modifier leur voix.

Elle ne participera pas, insiste-t-elle, à l’idée qu’elles ont déjà souvent « qu’il leur manque toujours un truc ». « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de changer la voix des gens – dit-elle – mais de les accompagner à trouver leur voix, à l’apprivoiser. Quand on écoute sa propre voix, on en change sa propre perception mais aussi la perception qu’en ont les autres ».

Entre la « voix moyenne » de la maman Ours de Boucle d’Or et le chant menaçant des sirènes de l’Odyssée, les représentations transmises sur la voix des femmes n’ont jamais été ni valorisantes, ni valorisées. Pour elles aujourd’hui, l’objectif est d’accepter leur voix pour la faire entendre. Mais aussi, que les autres, et les hommes notamment, changent leur façon de les écouter.

Geneviève Roy Breizh femmes

Pour aller plus loin :

Lire : Une voix à soi, pourquoi n’entend-on pas la voix des femmes ? de Aline Jalliet publié aux éditions Guy Trédaniel éditeur

Ecouter : les voix des trente femmes avec lesquelles Aline Jalliet s’est entretenue pour écrire le livre accessibles par QR codes

Article paru dans Breizh femmes

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