Société Le Local, lieu d’ancrage pour les femmes en errance

L’association Femmes SDF, créée en novembre 2000, s’est constituée autour des questions que pose l’existence des femmes SDF. Quelle histoire personnelle les a conduites dans cette situation ? L’errance féminine est-elle identique à l’errance masculine ?…
L’association a pour objectif de faire changer le regard du grand public et des acteurs du champ social, sur ces femmes. L’originalité du travail mené par l’association est d’impliquer les femmes concernées et de s’appuyer sur leur parole.

C’est ainsi qu’une recherche-action a été menée avec les femmes en errance de l’agglomération grenobloise durant deux ans et demi, grâce au soutien des collectivités locales. Les réflexions menées avec les femmes ont fait apparaître la nécessité de créer un type d’accueil de jour innovant, complémentaire des lieux existants. C’est ainsi qu’en décembre 2004 a été ouvert le Local des femmes, avec l’implication des femmes concernées.
Maïwenn Abjean,
directrice de l’association a répondu à nos questions.

Quels sont les principes de fonctionnement du Local ?

Le Local des femmes a été inventé, dans un entre-deux, hors de la rue et en amont de l’insertion, pour permettre à ces femmes, avec le temps, de rompre avec l’errance.

Trois permanences d’accueil permettent aux femmes de venir se poser au Local dans la journée, de s’accorder du bien-être, dans l’anonymat et en sécurité. C’est un espace protégé qui prend en compte la personne dans sa globalité et qui redonne sa place à un corps particulièrement mis à mal, agressé, violenté.

Ce lieu leur offre plusieurs possibilités de se risquer au bien-être : la douche, le bain, une chambre avec de bons lits pour dormir en sécurité, les crèmes, le maquillage.

Elles peuvent « poser leur corps de femme », s’abandonner et se sentir peu à peu en paix. Elles peuvent prendre du temps pour elles. Elles peuvent se stabiliser en étant bien dans leur peau. Elles peuvent « raconter leurs cicatrices , « dire les ampoules aux pieds » : parler de leurs maux.
Elles vont ainsi renouer avec leur corps, avec leur intimité, avec elles mêmes : changer le regard qu’elles ont sur elles-mêmes, retrouver confiance en elles.

Ce lieu est aussi un premier point d’ancrage. Elles sont « en mille morceaux » : c’est l’essence même de l’errance. Avec le temps, au Local, dans la construction d’un lien fragile, la personne se rassemble.

Aller vers un lieu qui existe, s’y autoriser une pause, c’est sortir du circuit de la rue, de l’errance et de leur enfermement. C’est risquer des rencontres, la confrontation avec un monde autre que la rue.

Ces temps de pause leur offrent l’opportunité de se reconnecter aux gestes de la vie ordinaire, tels que choisir ce que l’on veut manger, le préparer ensemble, manger sur une table, mettre la table, prendre des habitudes lors de leur passage…
Tous ces petits riens de la vie ordinaire qu’elles retrouvent en ce lieu, l’écoute de son corps sont des premiers pas vers la réémergence de désir. Retrouver le désir, le partager avec d’autres, c’est à nouveau se sentir exister au milieu des autres.

Quelles sont les différences par rapport à un accueil pour hommes SDF ?

Pour se protéger, ces femmes adoptent des stratégies d’invisibilité et parfois de rejet envers les professionnels du champ social et les institutions qu’ils représentent : elles se mettent ainsi à l’écart de la société. Elles sont en grande souffrance.

L’une des spécificités de l’errance féminine est également l’agression du corps, son oubli progressif, qui mène parfois à la perte de son identité sexuée.

Les personnes en grande errance, dont la vie se situe plus sur le mode de la survie, ne sont pas prêtes à passer directement dans les circuits traditionnels de l’insertion. Elles doivent d’abord quitter l’état de survie et trouver des espaces où progressivement se poser, le temps nécessaire, suivant les besoins de chacune.

Quel est le profil de ces femmes ? Combien de femmes avez-vous reçues depuis l’ouverture du Local ?

A ce jour, 340 femmes différentes ont poussé la porte du Local, avec des profils et des parcours très hétérogènes : femmes à la rue, en risque de clochardisation, femmes allant de logement en hébergement social en passant par l’habitat très précaire (squats), femmes en grande précarité matérielle et isolées, femmes en grande souffrance psychique.

Toutes vivent une forte souffrance intérieure et répètent des  situations d’échecs et de violences très dures , elles sont dans un cycle dont elles ont beaucoup de mal à sortir. Beaucoup d’entre elles ont un lourd passé vécu dans la famille ou ailleurs.

Depuis l’ouverture du Local, nous avons eu plus de 5500 passages.

Certaines viennent très régulièrement, presque à tous les accueils, d’autres viennent plus épisodiquement mais gardent tout de même un lien privilégié avec l’association, certaines viennent une fois et on ne les revoit jamais…

Quelles améliorations observez-vous après leur passage ?

Les évolutions s’effectuent de manière très subtile et progressive, mais profonde.

Tout d’abord, la possibilité de se poser, de prendre soin de soi, de retrouver les rituels de la vie quotidienne, de reprendre « sa » parole, contribue à un mieux-être, à une meilleure santé, au sens global du terme.

Avec notre soutien, certaines s’engagent dans des démarches pour accéder aux soins, à un hébergement ou un logement, à une activité professionnelle, démarches qui sont loin d’aller de soi au départ.

Notre action contribue également à soutenir certaines femmes, sur le fil, à tenir, à réussir à garder leur logement, ce qui se révèle souvent le plus difficile. Se retrouvant « entre quatre murs », les femmes fréquentent plus que jamais le Local.

Elles finissent par changer de regard sur elles-mêmes et sur les autres femmes ayant des parcours et des vécus très hétérogènes. Des solidarités et des amitiés naissent.

Le fait de participer à la vie du Local (courses, repas, ménage, conseil de vie sociale), aux maraudes avec l’équipe salariée, aux actions de sensibilisation et autres projets de l’association (spectacle, recherche-action sur le lieu de vie) les sociabilise.

Enfin, souvent ces femmes « se rassemblent ». Avec le temps, dans la construction d’un lien même fragile, renouent avec leur histoire, parfois avec leur famille.

Propos recueillis par Caroline Flepp – EGALITE

Pour joindre l’association Femmes SDF :
04 76 70 35 29

16, rue Aimé Berey
38000 Grenoble

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