Monde Inde : la disparition des filles, face cachée du développement économique

Les premiers résultats du recensement national de l’Inde, qui viennent de paraître, ont confirmé les craintes : le déséquilibre chronique entre les sexes s’est aggravé en dix ans. Entre 0 et 6 ans, le ratio est ainsi passé de 927 filles pour 1 000 garçons en 2001, à 914 pour 1 000. En d’autres termes, il naît de moins en moins de petites filles en Inde.

Ce pays de 1,21 milliard d’habitants, connaît, comme le reste de l’Asie, une préférence ancestrale pour les garçons, traditionnels héritiers du nom et du patrimoine de la famille. En Inde, cette préférence est surtout sous-tendue par la dot que doivent verser les parents d’une fille au mariage de celle-ci. Interdite depuis 1961, la dot reste pourtant largement pratiquée et prend même depuis deux décennies des proportions faramineuses : les parents de la mariée doivent maintenant offrir à la future belle-famille bijoux, argent, télévision, climatiseur, scooter, voiture… de quoi engloutir les économies de toute une vie.

Cette charge financière fait de la venue au monde d’une fille un fardeau jugé inacceptable par les couples et beaucoup préfèrent avoir des fils, ce qui leur permet de toucher une dot au mariage de celui-ci, et de garder le patrimoine dans la famille. La maîtrise accrue de la fécondité accentue cette préférence : quitte à avoir moins d’enfants, autant être sûr de n’avoir que des garçons. L’accès à l’échographie et à l’avortement étant facile, il est donc devenu courant en Inde d’éliminer les fœtus féminins avant la naissance.

Un rejet des filles plus fort dans les classes moyennes émergentes

Les avortements basés sur le sexe du bébé sont certes interdits, mais la pression sociale exercée sur les femmes pour engendrer des garçons est la plus forte, et les familles trouvent des alliées objectives dans les milliers de cliniques privées qui ont fait de l’avortement sélectif une activité fort lucrative.

On pourra toujours dénoncer une pratique obscurantiste, liée à la pauvreté et à l’ignorance. Mais il n’en est rien. La sociologie de l’élimination prénatale montre qu’elle est plus élevée dans les régions riches (Punjab, Haryana, Delhi, Maharashtra…) que dans les régions pauvres, plus élevée dans les villes que dans les campagnes, plus élevée dans la classe moyenne que parmi les classes populaires et plus élevée dans les hautes castes que parmi les basses castes. En un mot, le rejet des filles est plus important parmi les classes moyennes émergentes, ces groupes sociaux urbains, éduqués et tournés vers le monde, qui bénéficient à plein du développement économique, mais qui pratiquent aussi les dots les plus élevées.

Et c’est bien là que se situe le paradoxe. Qui a dit que le développement et l’éducation améliorent toujours le sort des femmes ?  L’Inde n’a jamais été atteint un tel niveau d’éducation – le taux d’alphabétisation est passé de 64% à 74% de la population en dix ans – et de prospérité économique, et jamais les filles n’ont autant été éliminées.

La dot répond aux aspirations matérialistes croissantes

Les résultats du recensement sont d’autant plus décevants que gouvernement et ONG ont multiplié les campagnes de sensibilisation pour lutter contre l’élimination des filles. Mais ces campagnes ne semblent pas avoir été suffisantes pour faire évoluer les mentalités, les familles ne voyant pas plus loin que l’horizon de leur propre budget. De même que semblent avoir échoué les mesures d’encouragement à avoir des filles : dans la plupart des Etats de l’Inde, les naissances de filles sont soutenues financièrement par les pouvoirs publics, mais ces incentives ne suffisent pas à compenser le coût croissant de la dot.

Miser sur une interdiction réelle de la dot semble à l’heure actuelle une utopie : elle est quasi généralisée et répond trop aux aspirations matérialistes croissantes de la société indienne. Mais il paraît plus raisonnable, à terme, d’espérer un changement progressif des mentalités grâce à la montée des femmes dans la sphère du travail. Un jour viendra où leur activité et leur autonomie financière auront définitivement prouvé à la société qu’elles valent autant que les hommes. Ce jour-là, il naîtra peut-être autant de filles que de garçons en Inde et dans le reste de l’Asie (Chine, Taïwan, Pakistan, Népal, Bangladesh, Vietnam…). Sur ce continent, 168 millions de femmes sont déjà « manquantes », faute, pour la plupart, d’avoir pu naître.

Bénédicte Manier
Jounaliste à l’AFP et auteure de Quand les femmes auront disparu. L’élimination des filles en Inde et en Asie, éditions La Découverte, 2006.