Tribunes Une lettre ouverte des Matermittentes à Carla Bruni-Sarkozy

Les Matermittentes
matermittentes@gmail.com
http://matermittentes.over-blog.com/

Madame Carla Bruni-Sarkozy
Palais de l’Elysée
55, rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris

Paris, le 22 septembre 2011

Objet : Lettre ouverte

Madame Carla Bruni-Sarkozy,

Imaginez que vous ne soyez pas la première Dame de France.

Imaginez que votre métier de chanteuse vous permette tout juste de subvenir à vos besoins.

Imaginez que vous fassiez vos courses, que vous payiez un loyer, des factures de téléphone, d’eau, de gaz, d’électricité, des primes d’assurances.

Imaginez même, que vous et votre famille payiez pour vos loisirs, bref que vous meniez la même vie que mène la grande majorité des gens.

Imaginez qu’un jour vous tombiez enceinte, que vous continuiez à exercer votre métier le plus longtemps possible… et qu’un autre jour vous preniez un congé maternité indispensable et obligatoire (au minimum pendant 8 semaines conformément au code du travail).

Imaginez le jour où, sur le point d’accoucher, vous apprenez par courrier que la Sécurité sociale refuse d’indemniser votre congé maternité alors que vous avez déjà arrêté de travailler.

Imaginez votre réaction quand, du jour au lendemain, et simplement du fait de votre grossesse, vous n’avez plus aucun revenu : ni salaire, ni allocations chômage, ni indemnités journalières de la sécurité sociale, alors que vous exercez votre métier depuis de nombreuses années.

Alors ce n’est plus « l’heureux évènement » qui occupe votre esprit et votre temps, mais des courriers, des coups de téléphone, des recommandés, des files d’attentes, des boîtes vocales….

Ce ne sont plus « les joies de la maternité » mais le début de la précarité. Sur quelles ressources allez-vous vivre pendant ces semaines d’arrêt ? A qui allez-vous emprunter ? Comment payer votre loyer ? La crèche  ou la nounou à venir ?

Vous n’imaginez pas ? Cela ressemble à un mauvais cauchemar ?

Non, ce n’en est pas un, c’est ce que vivent de nombreuses femmes aujourd’hui dans notre pays. Elles sont pigistes, vacataires, intérimaires, artistes, intermittentes du spectacle et de l’audiovisuel… privées de couverture sociale au moment où elles mettent un enfant au monde.

Comme beaucoup de femmes aujourd’hui, nous exerçons notre métier de manière irrégulière, « discontinue ». Nous enchaînons des contrats à durée déterminée qui se succèdent sur des périodes plus ou moins espacées. Et nous découvrons à la naissance de nos enfants que le mode de calcul des droits aux indemnités journalières de la Sécurité Sociale repose sur l’idée (malheureusement éculée) d’une société de plein emploi dont la norme des pratiques salariales est le CDI à temps plein.

Cette situation peut devenir encore plus insoutenable pour les femmes qui doivent s’arrêter plus longtemps encore de travailler du fait qu’elles exercent des métiers incompatibles avec une grossesse, ou parce qu’elles sont soumises à des arrêts maladie dûs à des grossesses pathologiques. Et nous vous épargnons la description des conséquences à long terme de cette éjection du système de protection au moment où elles sont le plus fragilisées.

En nous regroupant au sein du collectif Les Matermittentes, nous avons découvert que la rupture de couverture sociale en cas de congé maternité concerne également les arrêts maladie et les congés paternité.

Depuis deux ans, nous travaillons à rendre publique notre lutte et à en comprendre les enjeux juridiques, économiques et sociaux.

Nous avons obtenu des soutiens : 3000 signataires défendent notre cause, dont de nombreuses personnalités. Nous avons déposé nombre de dossiers au Défenseur des droits (anciennement la HALDE) dont nous attendons les conclusions.

Nous avons rencontré députés et sénateurs dont les questions au gouvernement n’ont pas reçu de réponses satisfaisantes. Le Ministère du Travail de l’Emploi et de la Santé nous a reçues et propose d’étudier le problème. Dont acte.

Nous vous interpellons car votre grossesse nous semble propice à la mise à jour des difficultés rencontrées par les autres femmes et que nous espérons que vous serez d’accord avec nous : il est inadmissible qu’en France en 2011, des jeunes mères, mais aussi des hommes et des femmes malades ou victimes d’accident restent sans ressources pendant leur congé maternité ou leur arrêt maladie.

Le collectif Les Matermittentes


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