Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Faire entrer les jeunes travailleuses dans les syndicats égyptiens

Pour inciter les travailleuses de moins de 35 ans à investir les nouvelles organisations indépendantes, la Confédération syndicale internationale (CSI) a lancé, dans le cadre de son Réseau des femmes arabes, le programme « Decisions for Life ». Rencontre avec Charimaa Ahmed et Marwa Choura, deux de ses instigatrices.

Marwa Choura, à gauche, et Charimaa Ahmed.

Marwa Choura, à gauche, et Charimaa Ahmed.

« Nous sommes là pour inciter les femmes de moins de 35 ans à participer à la vie collective. » Déterminée mais souriante, un léger voile sur sa chevelure comme l’immense majorité des femmes du Caire, Charimaa Ahmed, enseignante dans une école de langues, préside le comité directeur de « Decisions for life ».

A ses côtés, Marwa Choura, professeure de philosophie, appartient aussi au comité directeur de ce réseau, impulsé par la Confédération syndicale internationale (CSI) pour encourager les jeunes travailleuses à entrer dans les syndicats.

Toutes deux militent dans le tout jeune Syndicat autonome des enseignants et personnels de l’éducation, dont la création a été préparée clandestinement avant la révolution de janvier 2011.

Avant cela, il n’existait en Egypte qu’une organisation « corporatiste » des enseignants et un syndicat des personnels de service, affilié à l’EFTU, centrale ouvrière unique sous la houlette du pouvoir. «La confrontation est quotidienne avec ces deux anciennes structures», raconte Charimaa Ahmed.

Vers un syndicat créé par les Frères musulmans ?

Même si les temps ont changé et que leur nouvelle organisation a déposé ses statuts, les deux militantes se savent surveillées. «Dans la rue, je suis parfois harcelée verbalement, poursuit Charimaa Ahmed. Un jour, j’ai même été convoquée par la police.»

Cette répression n’a pas empêché le syndicat autonome, affilié à l’EFITU, la nouvelle confédération indépendante, d’appeler à la grève dès la rentrée de septembre. «Au début, nous demandions juste la revalorisation des statuts et salaires, explique Marwa Choura. Comme le ministre a fait la sourde oreille, nous nous sommes radicalisé-e-s jusqu’à demander sa démission.»

D’abord suivi massivement (deux-tiers de grévistes), le mouvement s’est essoufflé au bout d’une semaine quand les Frères musulmans, fidèles à leur tactique «un pied dedans, un pied dehors», s’en sont retirés. Il est vrai que le ministre de l’Education passe pour être un de leurs proches.

Les Frères musulmans pourraient d’ailleurs créer bientôt leur propre syndicat. Une épine dans le pied de la nouvelle organisation autonome, qui s’enorgueillit d’avoir recruté 80 000 adhérents en quelques mois, mais se heurte à de grosses difficultés financières. Le paiement des adhésions tarde en effet à rentrer et le manque de locaux est criant, même dans la capitale.

Le financement des ONG sous haute surveillance

«Nous ne pouvons soutenir que la confédération indépendante, pas les fédérations professionnelles», explique Abdessatar Mansour, qui dirige le bureau de la CSI au Caire. Et encore faut-il être prudent. Car les subsides venus du Nord sont dans le collimateur du pouvoir militaire, qui vient d’annoncer, à grand renfort de publicité, les résultats d’une enquête sur le financement des ONG. «Nous pouvons donner l’impulsion initiale, mais c’est aux Egyptiens eux-mêmes qu’il appartient de mettre en place des projets», poursuit Abdessatar Mansour.

Voilà pourquoi, des trois volets prévus dans les activités du réseau «Changing for equality», seul le programme «Decisions for Life» a démarré. En septembre dernier, un séminaire, organisé par Nadia Shabana, qui pilote le réseau depuis Amman, a rassemblé durant deux jours des dizaines d’Egyptiennes.

«J’ai appris comment diagnostiquer la situation des femmes sur un territoire et planifier une campagne», se félicite Charimaa Ahmed. «J’ai compris qu’il est essentiel de toucher les hommes pour faire bouger les mentalités», renchérit Marwa Choura.

Toutes deux sont bien placées pour savoir que l’éducation est «essentielle pour transmettre des valeurs et développer l’esprit critique», explique la prof de philo. Dans leur métier, les femmes sont majoritaires, mais aucune n’a jamais accédé à la présidence du syndicat «corpo» ni à la tête du ministère.

Objectif : une participation féminine égale à celle des hommes

Cinq femmes, dont Charimaa Ahmed et Marwa Choura, forment le comité directeur chargé d’élaborer un programme adapté à la réalité du pays. «Notre objectif est d’aboutir à une participation féminine égale à celle des hommes, sans toucher à l’intégrité de la famille et du tissu social, explique Charimaa Ahmed. Et notre terrain privilégié sera le monde ouvrier.»

Elle et ses quatre collègues se sont réparti cinq gouvernorats qui auront valeur de test : «Nous allons réaliser des brochures, des affiches, mais surtout aller à la rencontre des travailleuses pour discuter et tenter de les recruter», poursuit Marwa Choura.

Une tâche écrasante pour ces cinq femmes. Mais elles sont portées par l’enthousiasme de ces périodes où tout démarre. Pour mener à bien cet énorme chantier et y consacrer le temps nécessaire, elles bénéficient aussi d’un précieux atout : «Mon mari partage les tâches à la maison», annonce Marwa Choura. Pour Charimaa Ahmed, célibataire, c’est son père qui montre l’exemple dans la famille en faisant le ménage !

Philippe Merlant – EGALITE