Témoignages Andrée Michel, féministe sans frontières

Je me suis battue pour la liberté et pour la justice, contre toutes les oppressions, aux côtés des opprimé-e-s depuis toujours. Deux combats ont été simultanés après la guerre, la lutte contre la colonisation et les luttes des femmes. Je me suis battue très tôt contre le Code Napoléon, qui régissait encore la vie des femmes. De la gauche à la droite, tous les hommes de pouvoir pensaient encore qu’il fallait un chef dans la famille et que ça ne pouvait être que l’homme. Sauf peut-être quelques francs-maçons… Ça me révoltait.

J’ai changé de classe sociale très tôt et j’ai dû me battre pour tout, à toutes les étapes. Pour travailler, pour faire de la recherche, pour avoir un poste au CNRS, pour y progresser.

Le déclic : la relation avec mon père. Je me m’entendais pas avec lui, il était rigide, autoritaire. Ma mère était comme les femmes de sa génération, elle avait appris la cuisine, la littérature, la couture, elle était cultivée mais élevée en fonction d’une seule vocation, le mariage. Je voyais qu’elle n’était pas heureuse.

La passion d’apprendre

J’ai décidé que je devais travailler pour ne pas suivre son destin, avancer sans rien demander à ma famille, être indépendante. J’ai voulu sortir des injustices de la bourgeoisie. J’ai suivi des cours de droit, de philo, de psychanalyse, j’ai décidé de gagner ma vie, j’ai travaillé en usine. Je m’étais engagée aux Femmes Françaises, j’ai été militante du PC. Dans ma cellule à Paris beaucoup d’intellectuels étaient marxistes. C’était aussi l’époque des prêtres ouvriers, l’un d’entre eux m’a proposé de venir habiter à Montreuil, dans cette ville ouvrière de banlieue.

Ce qui m’a motivée aussi, c’était la recherche. Mon père était ingénieur agronome, il m’a transmis le goût de la recherche, je posais des questions, je réfléchissais. J’ai avancé sur un terrain où il n’y avait pas de théorie, pas de références. J’ai inventé mes méthodes au fur et à mesure. J’étais passionnée.

J’ai commencé à m’intéresser à la famille, aux conditions de vie des travailleurs algériens, aux familles dans les hôtels meublés. J’y ai vécu moi-même, j’ai fait de l’observation participante, j’ai gagné la confiance des familles pour pouvoir leur parler, comme si j’étais journaliste. J’ai écrit un livre sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France, ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas être Français. Je cite souvent cette phrase qui m’a frappée : « je veux mourir pour avoir un drapeau ». Alors que tous disaient que l’Algérie était un département français, qu’elle ne serait jamais indépendante. J’ai montré que les Algériens étaient sur-exploités et qu’ils voulaient être indépendants. J’ai dit qu’ils avaient remplacé les ouvriers de Zola au service de la bourgeoisie française. Ça n’a pas plu à tout le monde.

Je me suis engagée aussi dans la lutte contre la guerre d’Algérie, j’ai porté des valises, comme d’autres femmes. J’ai été appelée par Roland Dumas à témoigner au procès Janson, pour expliquer pourquoi des jeunes filles avaient aidé le FNL.

Je suis « pacifiste » ou plus exactement antimilitariste. Je me bats contre la guerre, toutes les guerres, les ventes d’armes, le bellicisme sous toutes ses formes, autant que pour les droits des femmes. Je crois au droit international, le Conseil de Sécurité doit statuer sur les conflits. La guerre absorbe des sommes énormes, j’ai fait des « sittings » contre la guerre d’Algérie et aussi contre la guerre du Vietnam, des pétitions contre l’intervention militaire en Irak, contre la guerre en Bosnie. Ce sont toujours les femmes qui pâtissent le plus des guerres.

Mes livres ont commencé à me valoir des invitations à des conférences, des partis politiques, des chercheurs, des syndicats, en France et à l’étranger. Mais j’ai aussi été très critiquée pour mes positions politiques par des chercheurs importants du CNRS, on a voulu me faire partir, Soustelle directeur du CNRS avait été gouverneur d’Algérie. Il voulait me mettre à la porte.

Une sociologue de combat

Ensuite j’ai décidé avec une amie, Geneviève Texier, de faire un livre sur les conditions de vie des femmes françaises. Nous nous sommes réparties les sujets. Elle a traité le planning familial, où nous militions activement, et le travail. Moi j’ai traité la politique, la religion, la famille, le Code Napoléon. Et nous avons cherché un éditeur, rien n’a été facile, nous faisions scandale. Finalement La condition de la Française d’aujourd’hui est sorti. On nous disait que nous avions outrepassé les bornes, l’Eglise était choquée. On m’a dit que je faisais de la sociologie de combat. Ce n’était pas faux… A partir de là je suis partie aux Etats-Unis et j’y ai découvert une grande liberté de ton, la recherche sociologique sur la famille et les femmes y était beaucoup plus avancée qu’en France. La France est rigide, les idées nouvelles y circulent mal, les gens sont intolérants, ils vous ignorent si on dit quelque chose qui ne plait pas. J’ai tant appris aux Etats-Unis, en Algérie, en Allemagne, au Canada, en Bosnie, en Colombie, au Mexique. J’ai publié Sociologie de la famille et du mariage, où je disais qu’il fallait accorder le même traitement à toutes les formes de familles, nucléaire, monoparentale, libre ou communale. Il a été traduit en de nombreuses langues, j’allais à toutes les conférences qui m’intéressaient, même s’il fallait payer de ma poche. C’est comme cela que j’ai rencontré des femmes exceptionnelles partout, nous sommes devenues amies, ce sont les relations qui m’ont le plus nourrie, qui me permettaient de vivre, de respirer.

J’ai été proche d’Yvette Roudy, même si je ne militais plus dans aucun parti, pour garder mon indépendance intellectuelle. Au début, elle m’invitait souvent pour parler de la famille ou des femmes. Jusqu’à ce que je souligne que Mitterrand était anti-nucléaire avant d’arriver au pouvoir. Il avait promis aux femmes de consacrer une partie du budget nucléaire et de production d’armes aux besoins sociaux comme les crèches ou l’éducation. Après 1981, il n’en était plus question ! C’était devenu un sujet tabou. Je n’ai plus eu aucune relation avec le PS.

J’aurais voulu continuer à travailler aux Etats-Unis, j’ai vécu quatre ans en Amérique du Nord à la fin des années 60. Mais quand j’ai demandé un visa de résidente, on m’a reproché mon militantisme, ils avaient un dossier complet sur moi. Je le regrette beaucoup. Je suis retournée en France, mais j’étais souvent à contre-courant. Je vais à des réunions des mouvements de femmes, mais même quand je suis arrivée avec une pétition massive contre la guerre, je n’ai pas été écoutée.

Donc j’écris et je vais là où je suis invitée, plutôt hors de France. J’ai milité dans le réseau « Résistance internationale des femmes à la guerre ». J’ai été invitée, fin des années 90, par des féministes colombiennes de la « Ruta Pacifica » à faire une conférence sur le « complexe militaro-industriel », les lobbys sur l’armement et les initiatives des féministes pacifistes. Et j’ai conservé des liens d’amitié très forts avec elles, comme avec d’autres femmes de tant de pays, l’Iran, le Moyen Orient, L’Algérie, le Niger, la Corée. Je suis une féministe sans frontières.

 

Témoignage tiré des entretiens de Marie-Dominique de Suremain avec Andrée Michel

Voir également article de Marie Vogel, Travail Genre et Société N° 22, Novembre 2009. Andrée Michel a aujourd’hui 92 ans, elle vit à Montreuil. 

À lire aussi d’Andrée Michel :

La Condition de la Française d’aujourd’hui, avec Geneviève Texier, Denoël-Gonthier, 1963

Sociologie de la famille et du mariage, Presses universitaires de France, 1986

Justice et paix pour la Bosnie-Herzégovine, éditions L’Harmattan, 1995

Citoyennes militairement incorrectes, avec des dessins de Florence Debray, éditions L’Harmattan, 1999