Articles récents Latelec, la longue lutte des travailleuses tunisiennes

 

De nombreuses mobilisations agitent la Tunisie depuis la chute du dictateur Ben Ali, des conflits éclatent dans différentes entreprises du secteur privé. Au cœur de Tunis, deux travailleuses viennent d’achever 27 jours de grève de la faim, après plus de 18 mois de conflit dans l’entreprise SEA LATelec de Fouchana en Tunisie qui a mobilisé toute une entreprise.

La maison mère française Latécoère, rendue célèbre au début du 20ème siècle par la création des lignes aériennes civiles, fournit les grands avionneurs mondiaux comme Airbus ou Dassault. Son chiffre d’affaires consolidé pour 2013 s’élève à 621,1 M€ (source CP de Latécoère du 22.01.2014).

En délocalisant en 2005 une partie de sa production de câblage en Tunisie, la multinationale espérait trouver une main d’œuvre qualifiée, docile, bon marché, et répondre ainsi à l’exigence de qualité tout en réduisant ses coûts de fabrication. Sur place, les conséquences se font sentir : « En 2010, les conditions sont catastrophiques. Les heures supplémentaires sont obligatoires, on nous paye seulement pour 20 heures supplémentaires, même si on fait plus », rappelle Monia Dridi, déléguée syndicale UGTT (Union générale tunisienne du travail) à LATelec Fouchana.

Face aux conditions de travail difficiles, aux harcèlements et insultes sexistes, les salarié-e-s de SEA LATelec – à 80% des femmes – commencent très vite à s’organiser. Elles mettent en place les bases d’un syndicat UGTT. Il rassemble 400 adhérent-e-s sur les 450 salarié-e-s lorsqu’il est officialisé début 2011 (source syndicale), au moment où les mobilisations en Tunisie font fuir le dictateur Ben Ali. Sonia Jebali , également déléguée syndicale UGTT décrit le contexte à LATelec : « Juste après la révolution, la direction a annoncé qu’elle allait déplacer une partie de la production vers le Mexique, comme garantie en cas de perturbations en Tunisie ».

Une lutte menée par des femmes

Les femmes en Tunisie ont démontré l’importance de leur rôle dans le processus révolutionnaire. Ces dernières années, selon Bakhta Cadhi, de l’ATFD (Association tunisienne des femmes démocrates) « des mouvements de femmes très importants ont surgi avec de nouvelles formes de résistance, comme les luttes spectaculaires des années 2000 dans les secteurs de l’électronique et de l’industrie textile, dont Fantasia ». Cette lutte dans une fabrique de jeans a rassemblé de nombreux soutiens et déclenché des mouvements dans d’autres entreprises, impulsant la création du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux.

Les femmes ont à nouveau joué un rôle, dès 2008 ,dans les mouvements sociaux du Bassin minier, manifestant contre la corruption et le chômage, occupant les rues de Gafsa, installant leurs tentes à Redeyef. Ou encore par la suite  dans la région de Sousse, où on a pu voir des sit-in avec des familles entières .

Si en Tunisie les femmes sont mobilisées pour défendre leurs droits, elles subissent durement les politiques libérales qui renforcent les inégalités, et ont plus de difficultés pour accéder à l’emploi. Le taux d’activité des femmes n’a pas dépassé 25,8% en 2012, contre 70,3% pour les hommes. Et l’écart se creuse lorsque l’on considère les jeunes générations, et les jeunes diplomé-e-s. Dans ce contexte, la lutte à LATelec est emblématique : des jeunes femmes, au risque de perdre leur emploi, mettent un frein aux abus de la multinationale. Revendiquant de pouvoir travailler tout en exigeant le respect de leur dignité, elles obtiennent d’importantes avancées, puis arrachent à la direction la mise en place d’une classification professionnelle, valorisant les compétences. C’en est trop pour la multinationale. Il s’ensuit une répression anti-syndicale sévère au cours de laquelle les managers montreront leur vrai visage, allant jusqu’à séquestrer le gouverneur de Ben Arous qui tentait une médiation et le responsable du Bureau Exécutif régional UGTT.

La direction impose dans la foulée un lock-out, le temps de transférer temporairement la production en France. Surfant sur la précarisation des emplois au Nord, le patronat n’hésite pas à utiliser les travailleurs de la région de Toulouse pour casser le mouvement social qui prend de l’ampleur en Tunisie ! A LATelec – Fouchana, 200 emplois sont supprimés entre octobre 2012 et mars 2013 : certains sont déplacés vers un autre site, les CDD ne sont pas renouvelés. Alors que progressivement la production reprendra à Fouchana, l’emploi de tou-te-s est tiré vers le bas. Face aux menaces, aux tentatives de division ou de corruption, les travailleuses font bloc. Mais au cœur de la mondialisation néolibérale, plus la lutte s’internationalise, plus la multinationale durcit sa stratégie. Ainsi, lorsqu’au moment du Forum Social Mondial de 2013 à Tunis, une manifestation devant l’Ambassade de France rassemble des soutiens du monde entier, la direction y voit une atteinte à « l’image de marque de l’entreprise ». Dans les semaines qui suivent, au printemps 2013, dix travailleuses en CDI dont trois déléguées syndicales sont abusivement licenciées.

Résistance Nord-Sud

travailleurtunisiens

En mars 2013, sous l’impulsion de féministes altermondialistes un premier comité de soutien s’est mis en place, regroupant des militant-e-s syndicalistes, altermondialistes, féministes de France et de Tunisie, afin de résister ensemble de part et d’autre de la Méditerranée. La lutte des travailleuses tunisiennes est médiatisée, la solidarité Nord-Sud s’est renforcée avec l’appui de nouveaux comités de soutien à Toulouse et à Tunis, et de travailleurs de Latécoère au Mexique, ou au Canada.

Face à la détermination des travailleuses,  en mars 2014 la direction de LATelec concède une première avancée : une partie d’entre elles est réintégrée. Cependant, quatre restent sur le carreau : Houda Thalji, Rachida Salem et les déléguées syndicales Monia Dridi et Sonia Jebali. Ne se résignant pas à voir le droit du travail tunisien bafoué par la multinationale, Houda et Sonia entament le 19 juin 2014 une grève de la faim pour que toutes les travailleuses injustement licenciées puissent être réintégrées. Dans l’usine, les salarié-e-s affichent des brassards en signe de solidarité, observent des débrayages de quelques heures, puis plusieurs jours de grève.

De son côté, le patronat fait bloc. « Il pense que ça risque de faire tâche d’huile », selon une personne proche. Les propos d’un représentant du patronat dans ce dossier en disent long : « elles ne travailleront plus ! », lâche-t-il à l’issue d’une réunion. D’après Monia Dridi, lorsque l’une des travailleuses s’est mise à la recherche d’un emploi, elle a été immédiatement reconnue par les employeurs : «  tu as travaillé à LATelec ? Alors on ne peut pas t’accepter ! ».

Le climat sous tension aura rendu les négociations difficiles jusqu’au dernier moment. Finalement au vingt septième jour de grève de la faim, le bras de fer s’achève au gouvernorat de Ben Arous. L’accord signé le 15 juillet 2014 déclare la réintégration de deux travailleuses, dont une gréviste de la faim. Quant aux deux déléguées syndicales, dont une en grève de la faim, elles ne sont pas réintégrées, mais voient leurs indemnités revues à la hausse, de manière inédite.

On peut le dire, « c’est une page historiquement importante qui s’ajoute aux grandes luttes sociales en Tunisie », selon Bakhta Cadhi, qui considère que « c’est une victoire syndicale », tout en soulignant l’apport « des associations de la société civile en Tunisie ». Si la direction de l’entreprise s’est retrouvée dans un contexte social particulier, « c’est un ensemble d’actions qui a pesé et bien sûr la grève de la faim qui a permis à la lutte d’aboutir », précise la militante de l’ATFD. C’est aussi un pas de plus dans le mouvement des femmes en Tunisie, « il y a eu Fantasia, les luttes du Bassin minier de Gafsa, Sousse, et maintenant il y a LATelec ! »

Les patrons, notamment ceux des multinationales bénéficiant d’importants avantages fiscaux en Tunisie, se confrontent au fait qu’une page est en train de se tourner ; une jeune génération, très déterminée, s’empare à sa manière des revendications de la révolution « travail » et « dignité », comme les travailleuses de LATelec qui contribuent largement à faire bouger les lignes.

 

 

Huayra LLanque 50-50 avec Marie-Annick Mathieu, membre du CNDF et Jacqueline Penit, membre de la commission genre d’ATTAC.