Articles récents \ Culture \ Livres Le pouvoir de l’humour de Nelly Quemener : l’humour change de genre

 

Maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, Nelly Quemener, s’est intéressée à la place de l’humour dans la société et à sa signification.

Pourquoi avoir écrit cet ouvrage ?
C’était mon travail de thèse, et j’avais envie comprendre en quoi, entre autres, l’humour était lié aux questions d’identité et de genre. Et puis il y a peu d’ouvrages écrits sur cette question. Enfin, je suis bon public. J’ai donc fait de ce qui me faisait rire un objet d’étude !
Pour quelle raison avez-vous écrit un chapitre spécifique sur les femmes et l’humour ?
Le tournant s’est produit dans les années 2000, qui ont marqué une véritable rupture : des humoristes femmes et/ou issues des minorités ethniques se sont emparés de l’humour et de sa force subversive. Dans les représentations télévisuelles, il y a des normes de genre, de jeux avec la masculinité et la féminité, qui sont très intéressants à décrypter. Il y a des représentations conservatrices et sexistes avec Bigard d’un côté et de l’autre coté une réflexivité dans le jeu des femmes humoristes. Elles sont dans une sorte d’androgynie qui est peu classique et peu visible dans l’espace télévisuel habituellement. Des personnages qui jouent sur le féminin/masculin il n’y en a pas tant que ça, cela créée une dimension perturbatrice portée par des groupes sociaux peu visibles jusque là.
Qu’est ce qui est le plus frappant ?
Les femmes ont commencé à avoir une espace dans les années 2000, il y a eu une montée  concomitante des thématiques de genre et des thématiques de la race, même si la trajectoire des premières ne recoupe pas nécessairement celle des secondes. Les humoristes femmes ont mis du temps à émerger. C’est la logique de théâtre de troupe, qui permet à certaines de s’imposer, à l’instar de la troupe du Splendide qui devient le fief et le lieu d’expression de Josiane Balasko à la fin des années 70. Les humoristes femmes ont par ailleurs développé des stratégies en jouant par exemple  avec leur corpulence, même si elle était critiquée. On reprochait par exemple à Josiane Balasko d’être corpulente mais pas à Coluche. Il s’agissait pour ces femmes de reprendre l‘espace avec leur corps, leur voix, par exemple avec Jacqueline Maillan à l’époque. Muriel Robin, elle, met une scène corporalité défaillante qui perd le contrôle de soi, Josiane Balasko aussi d’une autre manière.
Que diriez- vous du sens de l’humour des femmes ?
Auparavant, les femmes ne pouvaient pas rire ou n’était pas réputées pour avoir le sens de l’humour. Celles qui en avaient étaient mal vues. Encore actuellement, l’humour est associé à la masculinité en ce sens qu’il implique une forme de maîtrise du langage et qu’il est un outil d’expression publique . Or  on le sait bien, la notion de parole publique reste encore le pré carré des hommes, l’humour n’y échappe pas.
Qu’en est-il actuellement ?
Anne Roumanoff ou Michèle Bernier, mettent en scène la vie de femmes ordinaires, décrivent leurs réalités quotidiennes, et cela aussi c’est important : on part de l’intime et on exprime une subjectivité. On parle de soi, mais aussi d’une femme X, qui peut se reconnaître dans les propos énoncés. Florence Forest et Julie Ferrier ont été novatrices dans le sens où elles ont fait intervenir le corps à l’intérieur de l’espace humoristique. Florence Foresti par exemple impose sa féminité androgyne et en fait un sujet de rire. Elle signifie que les catégories de genre ne lui conviennent pas ou ne conviennent pas aux personnages qu’elle met en scène.
Pensez-vous que toutes ces humoristes puissent être qualifiées de féministes ?
Je ne sais pas qui est féministe et qui ne l’est pas, même si certaines le revendiquent comme Florence Foresti : en tous cas leur travail est une avancée pour l’égalité et un questionnement de la place de femmes . On ne peut pas dissocier l’humour des rapports sociaux, et même si l ‘humour sexiste et raciste est toujours présent, ces femmes contribuent à lutter contre les stéréotypes et proposent un humour réflexif bienvenu.
Et pour l’avenir ?
Il n’y a pas beaucoup d’études sur l’humour, il est encore difficile d’analyser la portée de tout cela, mais il y a de plus en plus de femmes humoristes ; de plus quand on voit des salles pleines à craquer quand Florence Foresti ou d’autres jouent, on se dit que les mentalités changent et on s’en réjouit !
Propos recueillis par Emmanuelle Barbaras 50-50
Le pouvoir de l’humour. Editions Armand Colin 2014

Imprimer cet article