Articles récents Un parcours de vie : Luz Dary Ospina, Medellin, Colombie

TEMOIGNAGE

 

Petite, je n’avais pas de jouets et je n’ai pas mangé à ma faim ni pu m’amuser avec d’autres petites filles. Je suis la quatrième de neuf frères et sœurs, j’ai dû très tôt prendre en charge mes petits frères et sœurs, leur faire la cuisine. Je ne jouais pas à la maman avec des poupées, mais avec de vrais enfants.

Mon père considérait que les femmes n’avaient pas besoin de faire des études, mais avec l’appui de ma mère, je suis entrée à l’école à 9 ans, deux ans après les autres, parce que je n’avais pas de papiers. Mon père buvait beaucoup, chaque semaine il allait au bar et ne rentrait que quand il était saoul, il ne lui restait plus beaucoup d’argent pour la nourriture et les dépenses de la maison. Quand j’ai eu 16 ans, mon père est mort et ma mère a dû se mettre à faire des ménages, c’est tout ce qu’elle savait faire parce que mon père ne l’avait jamais laissée travailler, ni faire des études. Malgré cela j’estime avoir eu une enfance heureuse.

Une cabane transformée en maison

Après la mort de mon père, j’ai du répartir mon temps entre m’occuper de mes petits frères et sœurs et travailler à mi-temps. Très vite j’ai eu un amoureux, et avec lui, à 19 ans, «j’ai fait une bêtise», comme disait ma grand-mère. Je suis tombée enceinte. Mon fiancé travaillait dans une usine et gagnait le salaire minimum. Nous avons commencé à vivre ensemble, puis j’ai eu mon deuxième enfant. Quand mon mari a perdu son travail, on a été obligés de revenir vivre chez ma mère. Quand mon troisième enfant a eu 4 mois, les problèmes ont commencé avec mon frère aîné qui vivait aussi chez ma mère. La situation est devenue intenable.

Finalement on m’a proposé de vivre dans une cabane sur un terrain en pente à la périphérie de la ville, où des gens avaient commencé à squatter des parcelles. J’en avais parlé avec mon mari, mais l’idée ne lui avait pas plu. Alors je suis partie avec mes trois enfants et le soir même mon mari est arrivé à la cabane et m’a dit : « quelle aventurière, tu es vraiment courageuse ». Et il est resté vivre avec nous.   Nous vivions dans notre abri construit avec des cartons, des tôles et d’autres matériaux de récupération. Il y avait souvent des glissements de terrain qui faisaient tomber des morceaux. Il pleuvait plus à l’intérieur que dehors. La pauvreté était terrible. Alors j’ai appris à coudre à la machine, en cachette de mon mari. Pendant qu’il allait travailler, je faisais garder mes enfants. Je me suis mise à chercher du travail et j’ai tout de suite trouvé une place dans un atelier de confection. Brique par brique, j’ai acheté des matériaux, jusqu’à ce qu’elle soit construite en dur.

Mon engagement dans les organisations du quartier

En 1985, j’ai commencé à travailler au conseil de quartier, dans un programme de parrainage des enfants pauvres, puis de fil en aiguille, je suis devenue présidente du quartier, de 1996 à 1998. Cela a pris beaucoup de temps pour obtenir l’accès aux services de base: d’abord l’eau, ensuite l’électricité, les égouts, la voirie, puis l’amélioration des logements, les rues, avec l’appui d’un programme municipal participatif, le Primed.   Je travaillais dans l’atelier de confection de 6 heures du matin à 2h de l’après-midi. Ensuite je rentrais chez moi et je préparais les repas du soir et du lendemain, je lavais et je repassais, je surveillais les devoirs de mes enfants.

Mon mari, lui rentrait à 19h, il mangeait, il regardait la télévision un moment et il se couchait. Il n’a jamais été d’accord avec mon engagement pour le quartier. Il disait : « c’est des bêtises, tu y passes tout ton temps, tu n’es pas payée pour ça ». Mon fils aussi, quand il a grandi, n’était pas d’accord.   Avec les progrès du programme municipal, j’ai abandonné mon travail dans l’atelier de confection et j’ai commencé à travailler à mon compte, à faire de la couture en sous-traitance, avec une machine que j’avais achetée à crédit.

Mes filles m’ont toujours soutenue dans le travail communautaire et elles aussi ont participé. Ma fille aînée a été élue déléguée du quartier, et quand on a créé l’Association des Femmes du quartier, elle a été élue coordinatrice d’un groupe d’épargne et de crédit. Ma cadette m’a accompagnée à toutes les réunions dans le quartier. C’est elle qui a eu l’idée de créer un groupe d’épargne des enfants et les enfants l’ont élue coordinatrice. J’étais si heureuse de pouvoir aider d’autres personnes, de construire peu à peu un avenir meilleur pour tous.

Une Maison des femmes autogérée

Nous avons créé une maison des femmes autogérée dans le quartier, appelée la Maison Amie, avec l’appui de l’ONG Enda. C’était un lieu de partage, les femmes venaient y chercher une solution à leurs problèmes. L’association des femmes y a créé des services fréquentés par plus de 400 femmes du quartier. Elle s’est intégrée dans un programme de développement du quartier, qui réunissait la ville et tous les intervenants.

Le quartier était très pauvre, il comptait près de 40.000 habitants, dont la majorité de jeunes, et plus d’un tiers des familles était dirigé par une femme seule,. Au départ, près de la moitié des enfants était déscolarisée. Alors l’association a développé deux lignes d’action: des groupes d’épargne et de crédit, des collectes de fonds (fêtes, troc, vente de plats cuisinés), d’une part et un service « d’écoute communautaire » pour partager et alléger les problèmes des femmes, surtout les « cheffes de famille » ou les violences. Les femmes se réunissaient ainsi l’après-midi dans des « ateliers créatifs» de couture, artisanat, peinture, animés par d’autres femmes formées spécialement, et elles ont commencé à parler entre elles et à trouver des solutions.

La montée des violences armées dans le quartier

Vers 1994, un premier groupe armé dépendant d’un des organisations de guérilla a fait irruption dans le quartier. Puis en 1996 est arrivé un autre groupe, les « CAP ». Au début, ils n’intervenaient pas dans les organisations du quartier, ils prétendaient « nettoyer » le quartier des petits délinquants, le « sécuriser ». Puis ils se sont rendus compte que les associations avaient du poids, qu’elles mobilisaient les gens. Ils ont commencé à demander des faveurs pour leurs amis.  En 1998 est arrivé un troisième groupe armé, les FARC, la principale guérilla du pays. Chaque fois qu’un groupe s’installait, il y avait des affrontements entre eux, et la prise du territoire par l’un ou l’autre était néfaste pour la communauté. Puis les trois groupes se sont unis pour affronter les autorités et les groupes paramilitaires, les AUC, appuyés par l’armée. Quand ces derniers sont arrivés, il y a eu un grand nombre de disparitions, des assassinats, des déplacements forcés de familles, des maisons dévalisées, des agressions contre les jeunes pour les obliger à entrer dans ces bandes armées.

La présence de la police et de l’armée est devenue permanente dans la zone. On a cru un moment que le calme allait revenir, mais les faits ont démontré le contraire.  Fin 2002, début 2003, une opération militaire massive a été montée par l’armée, avec l’appui de la police et des paramilitaires, afin de nettoyer les groupes de guérilla dans les quartiers populaires de Medellín. Les bombardements, affrontements et destructions, ont duré plusieurs mois. Les menaces de mort se sont généralisées à l’égard des dirigeants associatifs : j’ai été informée par le principal du collège du quartier, que je figurais sur une liste de personnes menacées de mort. Je suppose que c’est à cause de la dénonciation que j’avais faite dans une émission de télévision locale sur les multiples disparitions et assassinats.

Durant cette opération on a essayé de maintenir les activités de l’association des femmes, mais celles-ci ne venaient plus, elles avaient peur On a fait des ateliers de gestion du stress, de relaxation. On a toujours pensé qu’en partageant les problèmes, ceux-ci seraient moins lourds.

L’exil puis le retour

En novembre 2002, après l’arrestation arbitraire de trois femmes du quartier, j’ai dû partir de chez moi en catastrophe et me réfugier d’abord à Bogota.Mes filles m’ont rejointe puis mon mari et mon fils. J’ai reçu un appui de plusieurs ONG avec lesquelles l’association des femmes collaboraient, ainsi que du réseau nationale des femmes pour la paix, la « Route Pacifique des femmes » auquel je participais activement. J’ai été incluse dans un programme de protection des défenseurs des droits humains, qui m’a permis de partir en Uruguay avec toute ma famille durant un an. Puis nous sommes rentrés.

A notre retour en 2003, la situation du quartier était pire qu’avant, de nombreuses maisons avaient été détruites, nous n’avions plus rien. Nous nous sommes efforcés de trouver du travail stable, mais cela a été presqu’impossible. Toute cette situation a créé dans la famille des ruptures affectives, des affrontements, des incompréhensions. Mon fils et mon mari m’accusaient. C’était de ma faute s’ils n’avaient plus de maison, si on devait de nouveau payer un loyer, si on ne trouvait pas de travail, si la petite avait perdu des années de scolarité. Pour eux c’était parce que j’avais perdu mon temps à « traîner dans les réunions du quartier ». La vie avec mon mari et mon fils est devenue insupportable. Ma famille la plus proche et quelques amis heureusement m’appuyaient moralement et me donnaient beaucoup d’affection. Matériellement ils ne pouvaient rien parce qu’ils avaient tout juste de quoi vivre.

Peu à peu l’histoire de cette opération, des destructions et des disparitions a été recueillie dans un « musée de la mémoire », des programmes sociaux et de reconstruction ont été lancés par les municipalités suivantes, pour tenter de panser les plaies, encore à vif. Les paramilitaires ne sont pas vraiment partis, même s’ils sont officiellement « réintégrés à la vie civile ». Je n’ai pas retrouvé ma maison, mais mes filles ont fait des études, se sont mariées. Je me suis séparée. De mon mari. Je gagne un peu d’argent, en faisant de la couture, parfois j’ai l’occasion de participer à des activités communautaires. Plusieurs filles d’autres dirigeantes de l’association ont fait des études universitaires, l’une d’entre elle est même partie comme ingénieure dans un programme d’échanges avec la France.   Nous n’avons pas travaillé et souffert pour rien, nous avons semé un avenir meilleur pour la nouvelle génération.

 

Témoignage recueilli par Marie-Dominique de Suremain 50-50