Articles récents Dragons Ladies : l’intrépide équipage conquiert les eaux

Comment se reconstruire après un cancer du sein? Il semblerait que naviguer sur une pirogue à tête de dragon soit une excellente thérapie. Ni femmes de pouvoir, ni femmes à l’illustre carrière, les Dragons ladies sont ordinaires comme vous et moi. De tous âges et de tous horizons. Cependant, leurs regards de feu sont les mêmes, empreints des stigmates d’une bataille acharnée contre le cancer du sein.

Les vagues s’éclaboussent sur les flancs du bateau, les cris de courage s’élèvent, la sueur perle sur les fronts et les sourires s’imprègnent du jour. Elles vous scrutent avec ce regard-là que seuls les survivantes de la maladie reconnaissent. Difficile de renouveler les gestes simples du quotidien antérieurement à un traitement du cancer du sein. Aujourd’hui, malgré les dispositifs mis en place pour sa prévention, il est encore très fréquent. Chaque année, il touche près de 49 000 nouveaux cas en France, selon l’Institut National du cancer.

La maladie n’atteint pas seulement le corps. Elle use l’esprit. Le sein est dans l’inconscient collectif, synonyme de féminité. La santé fragile et le corps meurtri, la patiente n’arrive plus à se considérer comme une femme. Ses habitudes sont bouleversées. Les douleurs, la fatigue et parfois des nausées/vomissements rythment les journées. Le corps donne l’impression de lâcher, d’abandonner. Il devient une geôle. La maladie et les traitements qu’elle génère, conduisent à une baisse de libido plus ou moins intense.

L’angoisse des résultats, et du risque de la survenue d’un lymphœdème mine leur vitalité. Le phénomène dit du gros bras, le lymphœdème, concerne les circuits lymphatiques. Ils se bouchent et gonflent, créant ainsi un grossissement du bras. Le lymphœdème empêche la manipulation du bras dans des conditions normales.

Abreast in the boat

En 1996, le Dr Donald Mc Kenzie, médecin physiologiste à l’université de Vancouver décida de créer un équipage de «Dragon ladies» constitué de femmes traitées pour un cancer du sein. Le Dragon Boat, originaire de Chine, est classé dans la catégorie des pirogues (1).

Il fut traité de fou ! A l’époque, l’activité physique du ou des membres supérieurs opérés est contre-indiquée pour les femmes ayant eu un curage axillaire (2). Cependant, le Dr Mc Kenzie n’émet aucun doute. Pour lui, une activité progressive et encadrée devrait permettre une mobilisation de ce bras «inutile» en réactivant la circulation des voies lymphatiques. Le mouvement du Dragon Boat est d’autant moins dangereux qu’il est un mouvement du haut vers le bas avec principalement une contribution des muscles dorsaux.

En janvier 1996, le premier équipage « Abreast in the boat » (Côte à côte dans le bateau, « a breast » signifie un sein en anglais) est créé. Les 24 femmes à bord de cette grande barque à tête de dragon, constatèrent à la suite de cette expérience qu’elles avaient récupéré la mobilité de leur bras et qu’aucun lymphœdème n’était à déplorer.

Sylvie Cappellone, onco-psychologue à la clinique de Courlancy de Reims, fit en 2008 lors d’un voyage en Italie, à Florence, la connaissance de Luiga Maggiore, capitaine d’une équipe de Dragons Ladies. A la suite de cette rencontre, la psychologue fit part de cette expérience au Dr Cutuli, son collègue cancérologue. Tous deux projetèrent de monter une équipe à Reims. Ils informèrent leurs patientes et organisèrent une conférence à la Mairie de Reims à l’occasion d’Octobre Rose 2008 (3), consacrée aux femmes atteintes par le cancer du sein. Une petite poignée de femmes acceptèrent de témoigner de leur vécu devant des Florentines venues pour l’occasion.

Cette conférence fut le point de départ symbolique de la constitution de l’association « Ensemble pour Elles » «Ces réunions, très riches en échanges étaient également très émouvantes car chacune s’exprimait avec ses craintes, ses angoisses et ses douleurs » précise Christiane Kutten, la présidente d’Ensemble pour Elles «c‘était exaltant car la parole se libérait et chaque témoignage était au plus près de la vraie personne mais c’était aussi éprouvant car il y avait un partage de douleurs et d’angoisse réelles.»

Un retour promis

Six femmes de l’association se rendirent à Florence pour rencontrer les Dragons Ladies de cette ville et leurs coaches. Et quatre d’entre elles firent la descente de la Vogalonga (4) de 2009 avec un équipage de Florentines dans des conditions difficiles dues au mauvais temps.

Cette épopée inspira un nouveau projet : une équipe de femmes françaises prendra le fleuve l’année suivante, quoi qu’il en coûte. Christiane Kutten, assure volontiers que cette rencontre fut décisive : «l’amitié entre les Italiennes et nous perdure jusqu’à aujourd’hui. Luigia Maggiore est devenue la marraine de nos bateaux qui ont été baptisés en présence de la Maire de Reims en Octobre 2010.»

Mues par cette envie, elles suivirent leur cours à la lettre tous les samedis. En rémission ou en cours de traitement, la prudence fut de rigueur et le contrôle du geste nécessaire. Certaines étaient inquiètes. La bonne humeur des coaches permit une grande osmose parmi les pratiquantes. Fières et déterminées à être le premier équipage français de «Dragon Ladies», elles se préparèrent des mois durant pour la Vogalonga de 2010. Et progressivement, sur les rives du canal de Reims, on vit le bateau percer les vagues et tracer son chemin courageusement.

Aux prémices de leur aventure, l’aide des Régates Rémoises leur fut d’une grande aide. L’association sportive nautique leur prêta leurs locaux et mit un moniteur à leur disposition pour les premiers entraînements.

La descente de la Vogalonga à l’été 2010 fut un grand moment pour tout l’équipage français.

Pour Isabelle Molina, capitaine des Dragons Ladies de Reims, le souvenir de la Vogalonga est mémorable : «au départ de la place Saint-Marc, le spectacle est grandiose, environ 3000 embarcations démarrent en même temps, on en a plein les yeux et les oreilles. Des berges, les Vénitiens et les touristes encouragent les embarcations. Il règne une ambiance de fête et de solidarité sans égal. L’arrivée par le Grand Canal est tout aussi extraordinaire, les personnes applaudissent, encouragent. Ces moments sont inoubliables et nous remplissent d’un bonheur insoupçonné.»

«C’était impressionnant mais la détermination ainsi que le sens des responsabilités et le calme des Florentines étaient admirables donnant une grande leçon de courage partagé» sourit Christiane Kutten.

Les amoureuses de la rame

L’association se renouvelle sans cesse : certaines femmes abandonnent par manque de confiance en elles, exercent de nouvelles activités, d’autres les rejoignent.

En 2014, Ensemble pour elles comptait environ une soixantaine de pratiquantes âgées de 35 à 75 ans.

Les «amoureuses de la rame» sont prêtes à accueillir toute femme traitée et sont toujours ouvertes à de nouvelles rencontres. La patiente doit néanmoins passée par le «sas» préalable de l’activité adaptée avec des séances de rééducation fonctionnelle et de la balnéothérapie sous l’encadrement de deux kinésithérapeutes.

Désormais, de nombreux équipages se sont créés en France et Ensemble pour Elles participe à des rencontres avec plusieurs d’entre eux. Pour Isabelle Molina : «la Vogalonga a eu l’effet d’un voyage initiatique très fort» et a «suscité chez la plupart d’entre nous le désir d’y retourner, de retrouver nos amies et de participer à d’autres rassemblements de Dragons Ladies».

A la Vogalonga 2015, nous les retrouverons fidèles au poste à Venise.

Marie Faupin étudiante en journalisme, 50-50 magazine

1 Composé d’un équipage d’une vingtaine de pagayeurs, il mesure près 12,50 m de long et pèse en moyenne 250 kg

2 Un curage axillaire consiste à enlever les ganglions (lymphatiques) de l’aisselle

3 Octobre rose est une campagne annuelle de prévention et d’information sur le cancer du sein organisée par l’association « Le cancer du sein, parlons-en ! »

4 « Long Rivée à Rames » Grande Régate des bateaux et rames sur la lagune de Venise