Articles récents La loi, la politique, la religion et le corps des femmes

DOSSIER

 Il y a 42 ans l’arrêt Roe versus Wade de la Cour Suprême aussi appelé « la décision » avait fait reconnaître l’avortement comme un droit constitutionnel et pourtant ! A travers les lois adoptées Etats par Etats pour restreindre les droits sexuels et reproductifs, l’accès à l’avortement et les droits des femmes enceintes ont été clairement remis en question. La représentation au Congrès et dans les États a évolué vers un conservatisme néolibéral aux accents religieux extrêmes qui n’a de cesse de réduire les fonds dédiés aux femmes.

En 2013, Jessica Valenti journaliste, activiste bien connue aux États-Unis commençait une intervention avec une question qu’un jeune homme lui avait posée récemment, «why are you so angry ?»  Elle lui avait alors  répondu qu’elle n’était pas en colère mais triste et épuisée.

Elle avait continué en énumérant quelques unes des lois qui ont réduit considérablement les droits des femmes à disposer de leur corps ainsi que toutes les actions menées contre les femmes, rappelant le caractère raciste et socialement discriminant du Hyde Amendment (1977). Adopté juste après « la décision » Roe v Wade, il interdisait toute aide financière fédérale aux femmes en demande d’avortement. Cet amendement a simplement infirmé « la décision » pour beaucoup de femmes souvent des femmes de couleur et/ou issues de l’immigration.

Depuis cette intervention les lois anti femmes ont continué à être proposées et souvent adoptées puisqu’entre 2011 et 2014 deux cent cinq de ces lois ont été adoptées

Jessica Valenti finalement admettait qu’elle était aussi en colère de constater que, 40 ans après la décision Roe v Wade, les femmes aux Etats Unis devaient continuer à se battre pour la reconnaissance de leurs droits les plus fondamentaux.

Beaucoup de féministes nourrissaient de grands espoirs de voir cette situation changer en 2008 avec l’élection de Barack Obama. A la suite de cette élection, la majorité au Congrès était démocrate. Il était clair que les étoiles étaient alignées pour enfin abroger le Hyde Amendment. Mais il n’en fut rien, bien au contraire, malgré les fortes pressions des groupes représentant les femmes. Non seulement le Hyde amendement n’a pas été abrogé, mais il est resté inscrit dans le budget de la Maison Blanche qui théoriquement représente les valeurs défendues par le président.

Le Hyde Amendment a été parfois considéré comme l’avant garde des politiques néolibérales dont la doctrine est de réduire les dépenses des services publiques pour permettre un transfert d’argent public dans les mains du privé. Cet amendement participe aussi à la création d’une société de dette et de dépendance financière puisque les avortements coûtent aux femmes entre $ 500 et $ 3000 selon les cas. Les femmes sont en dettes vis a vis de la société et non l’inverse, car même dans les cas où des aides sont possibles, dans les Etats qui les permettent, les démarches sont souvent compliquées. De plus, les femmes doivent passer la barrière physique des manifestant-e-s les insultant ; elles- ils sont toujours présent-e-s autour des centres d’avortement comme les plannings familiaux. Ces attaques peuvent aller jusqu’à la violence extrême, elles ont entraîné la mort de médecins et employées de centre d’avortement.

La politique aux Etats-Unis a toujours un lien avec la religion. N’oublions pas que la mention « In God we trust » est inscrite sur tous les billets américains.

Les droits sexuels et reproductifs sont toujours mis en cause dans les instances républicaines et surtout lorsque celles ci s’alignent sur les groupes religieux et nationalistes, en pleine croissance depuis les années 80, années où le Ministère de la Santé a invité les spéculateurs capitalistes à participer à la gestion du système de santé.

Depuis ces dernières années, ces alliances ont remporté élections après élections probablement en raison de l’insécurité économique, résultat des politiques néolibérales et des crises qui les accompagnent sans parler de l’accroissement du sentiment de peur bien relayé par les médias.

Le fœtus, objet de toutes les attentions

Les déclarations d’hommes et même de femmes de ces groupes politico religieux situent le niveau des débats.

Par exemple, un représentant au Congrès de Virginie (Bob Marshall): « les enfants nés avec des handicapes sont la punition de Dieu pour toutes les femmes qui avortent.»

Ou, une porte parole des droites religieuses (Lila Rose) qui déclarait à un rassemblement intitulé Values voters summit, qu’il fallait pratiquer les avortements en public tant qu’ils seront légaux et cela jusqu’à ce que tout le monde soit dégoûté. Elle insistait évidemment sur la valeur de l’enfant pas encore né.

C’est d’ailleurs sur l’idée que le fœtus est un enfant et donc une personne à part entière que les attaques contre l’avortement ont pris forme. Le fœtus est devenu l’objet de toutes les attentions. Dans de nombreux Etats, il est maintenant doté de droits qui peuvent même être défendus par un avocat contre sa mère comme cela s’est vu en Floride par exemple.

Alors que le fœtus devient une personne, les Etats n’ont pas hésité à stériliser de force et sans leur consentement les femmes incarcérées. Entre 2006 et 2010, 150 femmes ont été stérilisées contre leur volonté dans les prisons californiennes. Tout ceci pour économiser l’argent de l’aide sociale. Les médecins ont déclaré que le coût de ces interventions soit $147 460 était de l’argent bien dépensé car bien inférieur à la somme qui aurait pu être utilisée par l’aide sociale pour ces femmes dans un pays où la médecine est une entreprise privée.

Et pourtant, le corps des femmes esclaves a été une source de profit comme le déclarait Thomas Jefferson : « I consider a woman who brings a child every two years as more profitable that the best man on the farm… » (1)

L’histoire a montré ainsi que le corps de la femme présente un enjeu politico-économique sur un fond de religiosité. Rappelons que le marché de l’adoption a explosé aux Etats-Unis a la fin des années 40 avec des lois qui apportaient assistance aux jeunes filles blanches enceintes seulement si elles promettaient d’abandonner leur bébé à la naissance de celui-ci. Au même moment les jeunes femmes noires enceintes se voyaient interdites de toute aide publique (Rickie Solinger, Beggars and Choosers).

Ce corps qui peut reproduire doit être contrôlé et parfois enfermé.

Les politiques néolibérales cherchent à émanciper encore plus le capital des régulations et parallèlement mettent sous contrôle permanent le corps des femmes en imposant de plus en plus de restrictions sur les droits sexuels et reproductifs. Ces restrictions fonctionnent comme de réelles barrières entre les femmes, et en particulier les femmes les plus vulnérables, et les services qui devraient garantir ces droits.

Effectivement, il y a de quoi être en colère !

Brigitte Marti collaboratrice USA 50-50 magazine

 

1 Traduction  « je considère qu’une femme qui produit un enfant tous les deux ans est plus rentable que le meilleur des hommes de la ferme… »