Articles récents Un homme féministe : André, 68 ans, bénévole au Mouvement du Nid d’Avignon

Quand tu vois les femmes sortir de la prostitution, retrouver leur dignité, tu te dis que ton passage sur terre n’aura pas été inutile. J’ai eu une vie somme toute assez banale, mais l’idée de faire retrouver du bonheur aux femmes, c’est une vraie récompense.

Depuis tout jeune, j’ai toujours été plus près des femmes que des hommes. A l’école, je défendais les filles, je crois que j’étais un féministe «naturel» qui s’ignorait. Même dans mon travail d’enseignant, je prenais parti pour mes collègues femmes ; je trouvais anormal que les femmes ne soient pas considérées les égales des hommes. Mais à quarante ans, il y a eu un tournant dans ma  vie : j’ai rencontré une jeune fille devant l’école où j’exerçais.

« J’ai découvert un peu plus tard qu’elle se prostituait. Cela a été le déclencheur de mon engagement »

La fille m’a «choisi» en quelque sorte, parmi d’autres collègues qui étaient présents, elle s’est adressée à moi. On a commencé à parler. Quand elle se fut confiée, j’ai découvert un peu plus tard qu’elle se prostituait. Cela a été le déclencheur de mon engagement : j’ai  alors demandé au maire de mon village qui s’occupait de cas difficiles – par exemple du placement d’élèves à problèmes dans des centres spécialisés – ce que je pouvais faire. Il m’a dirigé vers le Mouvement du Nid. Au début, j’ai bien sûr suivi une formation à Paris, puis j’ai assisté aux réunions mensuelles à Avignon, aux tables rondes où on parlait de psychologie.

Mais sur le terrain, je peux dire que j’ai fait «mes classes» avec cette personne. Elle avait « un souteneur » même si toutes ces filles, à l’époque, n’en avaient pas forcement. Je l’ai accompagnée pendant quatre ans pour qu’elle quitte la prostitution. Je l’ai accueilli chez moi avec l’accord de ma femme et de mes enfants, à qui j’avais expliqué la situation. La première fois qu’elle est venue, la plus jeune de mes filles avait 15 ans, l’autre 17 ans et mon fils 19 ans.

Ils ont compris, accepté ma démarche, et intégré sans problèmes cette personne à la maison. Parfois V. venait un week-end, une semaine, quinze jours, au gré de ses humeurs. Pendant un moment, j’ai  donc fait de l’accueil. Mais ensuite j’ai arrêté, j’ai eu des petits-enfants dont je m’occupais beaucoup, ils étaient trop jeunes pour comprendre.

Avec cette jeune fille, ça a été tout un processus psychologique. On discutait beaucoup : elle a eu un autre regard  sur la vie quand elle a vécu avec nous, elle n’avait jamais eu de famille normale. En fait c’est cela qui lui manquait. Je pense que de sa part il y avait inconsciemment une recherche du père, que j’incarnais pour elle. Evidemment,  à la maison on n’essayait pas de la convaincre, on ne lui faisait pas  la morale. De plus, ce qui a aidé, c’est que les personnes qui la maquaient ont commencé à avoir peur, car ils avaient été repérés : ils étaient suivis, son mac avait déjà été condamné pour proxénétisme, puis pour des faits plus graves. Il s’est retrouvé en prison.

Quatre ans après, à vingt-deux ans, cette jeune femme a eu une vraie prise de conscience et elle a arrêté. Ensuite, elle  a trouvé un compagnon et eu un enfant.

Pour moi, avec cette rencontre avec cette femme il y a eu un avant et un après. De lire  des articles sur des faits de prostitution, c’est une chose, de le voir  de près c’est autre chose. Quand tu vas «dans le ruisseau» avec une personne, tu deviens un autre homme.

« Nous sommes tenu-e-s au secret professionnel »

Par la suite, j’ai eu à vivre des situations similaires, je me suis occupé de plusieurs cas et de fil en aiguille je suis resté au Nid. A l’association, nous faisons aussi des actions de prévention  dans les établissements scolaires à la rencontre des jeunes. Parfois dans le cadre de mon travail, des professeurs me signalaient également des cas difficiles. Mais chaque fois qu’un membre du Nid fait une action d’accompagnement, c’est toujours à la demande de la personne.  De même, on n’est pas des flics, on ne dénonce pas les proxénètes, nous sommes tenu-e-s au secret professionnel.

En fait, j’ai souvent fait des rencontres avec des jeunes filles qui se sont confiées à moi en particulier, je ne sais pas pourquoi, sans doute ai-je l’air bienveillant. Par exemple, l’une d’elle avait rencontré un homme dont elle était follement amoureuse. Il lui promettait au début monts et merveilles, elle ne s’était pas rendue compte qu’il était un mac. Je lui en ai fait prendre conscience. Elle a ensuite réussi à sortir de cette relation.

Ainsi, j’ai suivi une dizaine de jeunes filles ou femmes en activité dans la prostitution et une quinzaine en prévention. Je suis plutôt content car j’ai eu très peu d’échecs.

J’ai toujours assumé d’être militant, j’en ai toujours parlé et j’en parle autour de moi. Mais aider des personnes dans cette situation, c’est souvent mal perçu : mon beau-père adoptif par exemple était indigné, il ne comprenait pas mon engagement, il méprisait les prostituées. Mais j’ai tenu bon.

« Je suis devenu un féministe assumé »

Une fois que tu es au Nid, tu t’engages, on fait appel à toi, et tu ne peux pas arrêter d’aider ces femmes ; en effet, quand on voit les violences qu’elles subissent et l’horreur qu’elles vivent, on ne supporte pas.  C’est là  que je suis devenu un féministe assumé. Parfois, dans les services sociaux, je voyais des gens qui traînaient des pieds quand il s’agissait de prostituées, ça me révoltait.  Pour moi, il fallait absolument faire le maximum pour aider ces femmes.

De voir des femmes qui s’en sortent et parfois qui se battent pour les autres, c’est fantastique. On est bénévole, mais il y a quelque chose qui vaut tous les salaires du monde, c’est la reconnaissance de ces personnes. Même sans parler, tu le vois dans leurs yeux. Il y a un retour extraordinaire.

J’ai accompagné et j’accompagne toujours, vingt-huit  ans après  le début de mon engagement, des femmes qui s’en sont sorties mais qui ont besoin d’un accompagnement de réinsertion, même s’il nous arrive aussi de suivre des personnes qui resteront prostituées toutes leur vie.

Nous avons parfois  eu affaire à des prostitués hommes. Nous avons également été en contact avec des proxénètes. Nous  avons donc une obligation de réserve,  on ne fait pas de répressif, on ne les dénonce pas, mais on essaie de les convaincre. Il arrive aussi que la police ou la gendarmerie nous donnent des informations, nous signalent des cas. Dans les cas difficiles, on réagit et on est parfois obligé  de collaborer avec eux, car on ne  peut pas être accusé-e-s de non-assistance à personne en danger.

Rétrospectivement  je dois dire que ce qui m’a le plus marqué, c’est  vraiment la première jeune fille que j’ai accompagné. Mais ça n’a pas toujours été facile, au début je n’avais pas d’expérience. Cela a duré quand même quatre ans pendant lesquels j’ai acquis plus d’expériences, et j’ai développé plus de résistance au pathos, pris plus de recul par rapport aux sentiments et aux échecs.

Souvent, on n’a plus de nouvelles des personnes que l’on accompagne, si ce n’est parfois une petite carte ou une photo de leur bébé. Car on leur rappelle sans doute ce qu’elles ont été. Nous-même on s’efface, même si on aimerait garder le contact, mais c’est plus sage ainsi.

Je suis heureux, à mon âge  car  je vois qu’il y a du progrès en ce qui concerne la condition des femmes, mais y a encore du boulot.

J’espère que dans cinquante ans, ma petite-fille vivra la véritable égalité hommes-femmes… et  bien sûr,  je rêve  d’un monde où la prostitution n’existera plus !

Témoignage recueilli par Emmanuelle Barbaras 50-50 magazine