Articles récents Audrey Pulvar : « le féminisme est une affaire de société et non une affaire de femmes »

Audrey Pulvar, journaliste reconnue, n’a jamais faibli dans son engagement féministe. Cet engagement est nourri par son désir de ne pas laisser le silence couvrir les voix qui s’élèvent contre toutes les injustices et violences qui touchent les femmes. Elle partage ses réflexions au moment où, comme elle le constate, nous vivons dans un bruit général sexiste.

Comment retraceriez-vous votre vie de féministe ? 

J’utilise souvent l’expression « Je suis tombée dans le féminisme quand j’étais petite », un clin d’œil à la fameuse expression du bien français Obélix et sa chute dans la potion magique. Je suis en effet née dans une famille où les combats d’émancipation des peuples, des êtres, des femmes, étaient au menu au quotidien. Mon père était un homme politique, un syndicaliste représentant le mouvement indépendantiste martiniquais, qui toute sa vie a défendu les salarié-e-s et ouvrier-e-s. Ma mère était assistante sociale, et elle a aussi consacré sa vie au service de celles et ceux qui en avaient le plus besoin. Mes grands-parents maternels étaient – comme on dit – de « basse extraction », et se sont sacrifiés pour leurs enfants (au nombre de 7, et quasiment toutes des filles). Entre ma grand-mère, qui est pour moi ma première féministe, une femme très forte et inspirante, ma mère, et mes tantes, j’ai baigné entourée de modèles féminins, et je suis en plus la benjamine d’une fratrie de 3 filles, 2 sœurs aînées plus âgées que moi qui m’ont tiré vers le haut…

Je suis née en 1972, l’année du procès d’Angela Davis, qui m’a d’ailleurs donné mon 3ème prénom, période durant laquelle mon père était totalement investi dans les combats des non-alignés, d’émancipation des peuples, des indépendants. On peut échapper à beaucoup de déterminismes, mais je n’aurais pas pu, je pense, échapper à celui-là et je n’ai pas cherché à le faire. Je ne savais pas que j’étais féministe, c’était une donnée naturelle, mais j’ai vite compris que c’était plus simple pour un homme de réaliser ses rêves, surtout à cette période, car les choses ont quand même un peu changé.

La parole de ma mère dont je me rappelle le plus étant petite, et dont je me suis rappelée tout au long de ma vie et de ma construction en tant qu’être libre, c’est que je devais compter uniquement sur moi pour me réaliser et m’épanouir et pas sur un homme. Être heureuse dans ma vie sentimentale, oui, mais compter sur lui pour assurer mon gîte et mon couvert, c’était hors de question, il fallait que j’apprenne à me réaliser d’abord par moi-même et ensuite dans ma relation avec quelqu’un. J’ai été guidée par ça, et je suis en plus née dans une période où les combats des femmes pour la maîtrise de leur corps, le droit à la contraception, à l’avortement, l’émancipation par le travail etc. battaient leur plein, et j’ai vu, adolescente, des modèles féminins très forts de femmes qui se réalisaient et accédaient à des métiers jusqu’alors réservés aux hommes.

Voyez-vous une réelle avancée des conditions  professionnelles que vivent les femmes ?
J’ai commencé à travailler, à entrer dans la vie professionnelle au tout début des années 90, pleine de certitudes sur le fait que je pourrais réaliser ma vie comme j’avais choisi de la façonner, et là j’ai été confrontée au réel, à la difficulté de concilier vie professionnelle et vie de mère de famille, vie en entreprise et vie privée… Je pense avoir réussi pour l’instant à ne pas trop renoncer à mes aspirations de départ : au prix de sacrifices et renoncements (car si la liberté n’a pas de prix, elle a quand même un coût), j’ai réussi à mener à la fois ma vie de femme au travail et celle de mère de famille. Cependant, rien ne m’a aidé dans la société française telle qu’elle
pense, aujourd’hui.

En 2017, si notre société est vue comme très progressiste, développée, offrant aux femmes les mêmes chances et possibilités de réalisation qu’aux hommes, c’est encore seulement sur le papier. Geneviève Fraisse l’explique très bien : dans la réalité, on est encore dans une société extrêmement conservatrice, on parle souvent du retour du conservatisme mais il n’a jamais disparu, il était simplement en retrait, et les schémas perpétuant la répartition des rôles dans la famille, l’éducation des enfants etc. sont encore très ancrés même chez les personnes qui se considèrent comme progressistes.

Comment définissez-vous votre féminisme?

Je ne suis pas une féministe contre les hommes ; au contraire je pense sincèrement et très profondément que le féminisme est une affaire de société et non une affaire de femmes, et que désassigner les femmes, c’est symétriquement désassigner les hommes, car dès que les femmes s’emparent de leur destin, des possibilités qui leur sont offertes, de leur volonté de se réaliser de telle ou telle façon, symétriquement elles libèrent les hommes, donc tout le monde a intérêt à être féministe. Mais je suis radicalement féministe car ma lecture de la société féministe et mon rêve d’un monde meilleur est féministe. Cependant j’ai parfois la sensation d’un espoir déçu, et je suis un peu désespérée.

Dans les années 70, possédant un « bagage » de femmes très inspirantes, autant dans mon cercle intime que mon cercle intellectuel (Angela Davis, Gisèle Halimi, Geneviève Fraisse, Nina Simone, Doris Lessing…), j’ai cru ce qu’on m’a dit, que les femmes allaient enfin pouvoir être libres et décider de leur vie même si des obstacles matériels demeuraient. Bien sûr il ne suffit pas de vouloir pour avoir, mais j’ai cru en de réels progrès pour les femmes. En réalité ce n’est pas le cas, on est en 2017 et cela fait au moins 25 ans que j’ai cette conscience tous les matins que c’est un combat, pour moi, les autres femmes, les jeunes hommes, les enfants. Je constate que l’on n’avance pas. Ou du moins pas assez, ni assez vite. 

Que pensez-vous de l’évolution actuelle entre inégalités, violences et progrès techniques ? 

J’ai la sensation que plus le progrès technologique, médical, les échanges commerciaux et humains, les échanges de population, avancent, plus l’écart entre ce que pourrait être le sort des femmes et la réalité s’agrandit, plus le rêve d’égalité s’éloigne, ce qui est paradoxal. Est-ce la toute-puissance du capitalisme qui donne sa mesure dans ces sujets-là ? C’est en tout cas la théorie d’Angela Davis qui considère que le mal originel absolu découle de cette question du capitalisme qui induit de la violence dans toutes les strates de la société et tous les compartiments de nos vies, et explique une grande partie des oppressions. Je finis par me demander si effectivement l’origine du mal n’est pas là : le capitalisme et le marché ont donné lieu à un goût du profit sur-développé et à l’appât du gain et l’expression anglaise « to be greedy » traduit bien la cupidité et la rapacité des gens.

Toutes ces nouvelles façons de vivre, d’échanger, de voyager, ces nouveaux modes de vie qui devraient être au service de l’être humain et donc des femmes et les pousser à se libérer, produisent l’inverse du fait de la permanente volonté de sur-enrichissement de personnes qui sont déjà riches. Je trouve cela assez désespérant. Je ne vote pas à l’extrême gauche mais je me rends compte qu’une partie de sa lecture de la société est bien réelle, et si on la prenait au sérieux elle nous pousserait peut-être à revoir de fond en comble nos modes de vie, aujourd’hui totalement mondialisés. Il y a des endroits de la planète où il y a plus ou moins de pauvreté, plus ou moins de religion, où les femmes sont plus ou moins soumises, couvertes etc. mais c’est au fond toujours le même schéma qui se reproduit y compris dans nos pays hyper-développés.

Certes, les femmes ici peuvent encore se balader comme elles en ont envie, sortir le soir sans être accompagnées, ouvrir un compte en banque et sortir du pays sans l’autorisation de leur mari, alors que c’est encore impossible en plusieurs endroits du monde. Pour autant, on ne peut pas considérer que dans notre pays et dans d’autres pays au même niveau de développement, les femmes aient gagné le combat de l’égalité, loin de là. J’ai la sensation qu’on se voile la face, qu’on se laisse abuser et hypnotiser par les acquis des femmes sur le papier et que dans le bruit général de l’opinion publique, les médias, la façon dont les choses sont traitées par les politiques, on se laisse berner par les apparences sans prendre en compte la réalité à laquelle les femmes sont confrontées quotidiennement.

Pouvez-vous partager avec nous quelques expériences de sexisme dans la profession que vous avez choisi d’exercer, et ce que cela veut dire dans l’avancement des droits à l’égalité ?

Dans mon métier, qui est celui de journaliste dans les grandes rédactions parisiennes, là aussi cela fait une vingtaine d’années que je vois les choses évoluer, et de manière plus ou moins positive. Quand j’ai commencé à travailler il y a 25 ans, il n’y avait aucune femme aux postes de direction même en tant que cadres, alors qu’elles étaient 80% en « bas » de la chaîne, à être dirigées par des hommes. Certaines femmes comme Anne Sinclair étaient responsables de grandes éditions mais pas aux postes de commandement, d’encadrement, seuls les hommes dirigeaient les services, rédactions, chaînes… que ce soit en presse écrite, à la radio ou à la TV ! Cela a un peu changé : il y a eu beaucoup de féminisation dans les professions de cadre intermédiaire, des femmes ont petit à petit réussi à monter. Ce n’est pas encore la parité mais on s’en approche. Dans l’encadrement supérieur c’est beaucoup moins le cas, nous sommes à 15-20% environ.

On peut compter sur les doigts d’une main une ou deux patronnes de presse et dirigeantes de grand groupe. Cela veut dire qu’au quotidien, pendant longtemps, et encore beaucoup aujourd’hui, les femmes n’ont qu’à rester à la place qu’on veut bien leur donner, et dès qu’elles tentent d’en sortir, on leur donne une petite tape sur la tête via une réflexion sexiste, une mauvaise blague, ou simplement en les ignorant. Je prends des exemples banals, mais je ne compte plus le nombre de fois où les femmes ne sont pas écoutées lors d’une réunion, sont interrompues par un homme, ou alors elles parlent et on répond à l’homme à côté d’elles… Cela m’est arrivé de nombreuses fois étant plus jeune, lorsque je travaillais dans des émissions politiques. Lors de soirées où on recevait des hommes et femmes politiques, de nombreux intervenants répondaient à mon collègue masculin quand c’était moi qui posais une question… C’est quelque chose de commun et relativement admis et intégré, y compris par les femmes. Je ne mentionne pas les différences de salaires et d’avancement dans la carrière, ou les différences de perception : lorsqu’une femme exerce ses responsabilités, elle est autoritaire, alors que lorsque c’est un homme il a de l’autorité…

On reproche encore aux femmes une humeur inconstante à cause de leurs règles, c’est dit à haute voix et ça ne choque pas encore grand-monde. Dans certaines émissions, il y a eu tellement d’incidents de femmes auxquelles on a touché les seins, qu’on a embrassé, à qui on a fait des réflexions sexistes voire carrément hors la loi sur des plateaux télé en direct… Cela fait un peu de bruit, les associations féministes font quelques tweets, s’énervent, signalent au CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel), mais grosso modo les choses ne changent pas.

Avez-vous vécu vous-même du harcèlement dans votre travail ?

J’ai moi-même vécu quelque chose qui peut s’apparenter à une agression sexuelle : j’avais 22 ans, je travaillais à la télévision en Martinique, j’étais encore stagiaire ou en période d’essai, et il y avait une fête dans le média dans lequel je travaillais. Quand je suis arrivée à la rédaction, il y avait une émission télé en cours, avec une équipe présente, en train de filmer, et c’était du direct. Je me suis mise sur le côté, et l’animateur qui participait à cette émission est passé dans mon dos, s’est collé à moi, et a mis ses mains sur mes seins, avec son copain qui filmait en face. Et c’est passé à la télé ! En direct ! Je n’ai pas su comment réagir sur le coup, je l’ai un peu repoussé et suis partie en état de choc, mais j’étais encore plus choquée le lendemain matin quand je suis arrivée à la rédaction et que tout le monde s’est moqué de moi en me disant « alors on s’est bien amusée hier ! ». Et qu’après, étant reporter à l’époque je suis allée faire un reportage sur une assemblée d’agriculteurs qui eux-mêmes essayaient de me toucher en me disant « on vous a vu à la télé hier, vous n’êtes pas farouche ! » c’est quelque chose qui m’a profondément choquée : comme toutes les femmes à qui ça arrive dans ces cas-là, j’ai commencé par être complètement glacée, on ne peut pas croire que c’est en train de se passer. C’était une atteinte, pas une agression grave qui m’a laissé sur le carreau. Mais 23 ans plus tard, là, en vous le racontant, je ressens encore exactement la sensation de me transformer en statue de glace, qui m’a saisie à ce moment-là et le fait de sentir mon cerveau se bloquer, ma vue se brouiller…. Comme si tout s’était figé en moi, d’un coup.  Heureusement, à la différence de bien d’autres, j’étais outillée par mon éducation pour faire face à ça, j’ai exigé des excuses etc., et je me suis dit ce jour-là que ça ne m’arriverait plus jamais, dans plus aucune structure professionnelle. J’ai donc construit une forme de rapport de force avec les hommes au travail, qui fait que je passe évidemment pour la femme froide et dure car j’ai banni de mes relations professionnelles tout aspect de séduction, supprimé tout espace pour des sous-entendus, on est là pour travailler, on peut être amis et rigoler mais c’est tout.

Dans ma progression professionnelle je ne suis jamais restée à la place qu’on a voulu m’assigner, j’ai toujours cherché à faire ce que moi j’avais envie de faire, donc non seulement j’étais pénible car une femme qui ne voulait pas rester à sa place mais en plus une femme noire, et de surcroît une femme qui refusait d’entrer dans ce jeu de séduction ! Cela a posé à certains de mes supérieurs hiérarchiques beaucoup de problèmes, car ils n’ont pas l’habitude, et sont soit face à des femmes qui ont peur de ce combat, soit qui refusent de faire des vagues et restent à leur place, soit entrent dans le jeu de la séduction. Une femme qui leur tient tête professionnellement, leur parle d’égal-e à égal-e, n’a pas peur de la confrontation, est un problème pour eux. Circonstance aggravante, je suis célibataire, ce qui m’a beaucoup fragilisé dans ma carrière, plus que d’avoir été à un moment en couple avec un homme politique, ce qui m’a beaucoup coûté. Une femme célibataire avec mon profil ne peut qu’être un problème pour eux car cela implique que je sois difficile à vivre, dérangée ou inquiétante, mais – selon eux – ce ne peut aucunement être un choix.

De plus, être célibataire exclut l’idée de protection omniprésente du mari, ce qui me rend plus vulnérable ... en tous cas à leurs yeux ! 

 

Propos recueillis par Brigitte Marti 50-50 magazine