Articles récents Najat Vallaud-Belkacem : l’égalité filles/garçons au cœur des engagements de la ministre de l’Education nationale

Najat Vallaud Belkacem a porté le ministère des Droits des femmes pendant 2 ans, permettant des avancées importantes pour les femmes, à l’écoute des associations féministes.  En août 2014, elle devenue la première femme ministre de l’Education nationale. A ce poste, elle a continué à mener des politiques en faveur de l’égalité entre les filles et les garçons.  Elle fait le point avec nous sur les chantiers entrepris.

Pouvez-vous nous présenter votre bilan sur l’égalité filles/garçons au sein de l’Education nationale ?

Depuis que je suis au ministère de l’Éducation nationale, le 8 mars est en effet l’occasion de faire le bilan de mes engagements pour l’égalité filles:garçons mais aussi de tracer de nouvelles perspectives. C’est précisément le sens de la feuille de route pour l’égalité réelle que je publie cette semaine et qui illustre la continuité du travail qui a été accompli depuis 2014 dans mon ministère, aussi bien sur le volet enseignement scolaire que dans l’enseignement supérieur, la recherche ou en matière de ressources humaines. Sur ces trois champs, il  y a eu des progrès significatifs dont rend compte la feuille de route.

Avec la loi de refondation de l’École de la République, nous avons conforté la mission de l’École de créer une véritable culture de l’égalité entre les filles et les garçons et de favoriser la mixité dans les filières de formation. Cet enjeu est essentiel car, comme le révèlent les nouvelles données statistiques que je rends publiques cette semaine, les parcours scolaires entre les filles et les garçons sont encore marqués par des inégalités importantes qui sont le fait de préjugés tenaces qui enferment les filles comme les garçons dans des rôles sociaux  prédéterminés et qui brident leurs aspirations pour tel ou tel métier.

Au fond, c’est de cette réalité et de témoignages d’enseignant-e-s que j’ai rencontré-e-s qu’est née l’expérimentation dite des ABCD de l’égalité lorsque j’étais ministre des Droits des femmes ; la volonté, que certain-e-s ont détournée pour l’exploiter à des fins politiques, c’était à partir d’une mallette pédagogique à destination des enseignant-e-s, de leur permettre de se former contre les réflexes de reproduction des stéréotypes, dont les travaux de recherche ont montré qu’ils existent chez les enseignant-e-s. Il s’agissait qu’elles/ils soient plus à l’aise pour aborder ces questions en classe. La mesure concernait au départ 250 écoles primaires. La polémique est née avec les journées de retrait de l’école, initiées par une proche d’Alain Soral, sous la forme d’une manipulation très bien orchestrée, notamment dans les quartiers populaires, et qui a donné lieu à une incompréhension, voire à des peurs des familles, attisée à l’époque par des responsables politiques qui dénonçaient la soi-disant « théorie du genre ». Je regrette qu’à l’époque l’École n’ait pas été défendue davantage alors qu’il s’agissait simplement de mettre en œuvre sa mission d’éducation et de transmission des valeurs de la République. Des valeurs qui sont le socle du vivre-ensemble, que personne ne conteste au fond et dont on a bien vu l’importance depuis janvier 2015.

Cette polémique a pris les proportions que vous savez, mettant en situation d’insécurité des professeur-e-s au-delà de Vincent Peillon, alors ministre de l’Education nationale, ou de moi-même bien sûr. Ainsi une professeure a été menacée dans la rue après l’avoir été sur les réseaux sociaux. Une condamnation en justice a finalement été prononcée contre Farida Belghoul qui avait créé le mouvement des journées de retrait à l’école en mars 2014.

Avec Benoît Hamon, nous avons mis fin à cette situation en décidant, sur la base d’une évaluation sérieuse des ABCD de l’égalité, de mettre en place un plan pour l’égalité entre filles et garçons à l’école ; il s’agissait d’une démarche plus générale, qui visait tous les établissements scolaires et qui associait la construction de ressources pédagogiques et la mise en place de dispositifs de formation pour les professeur-e-s. A partir d’août 2014, lorsque je suis devenue ministre de l’Éducation nationale, je me suis assurée que le plan était correctement mis en œuvre, en structurant le réseau des chargé-e-s de mission pour l’égalité dans les rectorats. Il y a encore beaucoup à faire mais la dynamique est bien engagée.

J’ai également fait en sorte que la question de l’égalité soit pleinement intégrée dans les réformes pédagogiques et éducatives. Je pense en particulier au  parcours éducatif de santé, mis en place à la rentrée dernière, qui permet d’aborder la question de l’éducation à la sexualité dans une démarche globale permettant d’approfondir les liens avec la question de l’égalité femmes/hommes, la prévention des comportements à risques autant que la prévention des violences sexuelles.

A la rentrée 2015, l’enseignement moral et civique a intégré les nouveaux programmes scolaires : il sert de cadre pour traiter des valeurs de la République  dont la question de l’égalité filles/garçons, à raison d’une heure par semaine en primaire et toutes les 2 semaines en collège et lycée. Enfin, pour donner un dernier exemple, nous avons travaillé sur la question de l’orientation professionnelle des élèves au travers notamment du nouveau parcours Avenir qui permet d’accompagner les élèves dans la construction d’un projet professionnel ; il donne une large place à la question de la mixité des métiers : la semaine de sensibilisation à l’entrepreneuriat féminin qui s’est ouverte lundi dernier illustre bien cette volonté. Je l’avais créée il y a 5 ans à titre expérimental dans 5 académies ; aujourd’hui elle se déroule dans la plupart de académies grâce à un partenariat avec « 100 000 entrepreneurs » et mobilisent plus de 450 femmes entrepreneures qui viennent dans nos classes mais aussi à l’université pour sensibiliser et donner confiance à celles qui veulent entreprendre.

 

Qu’avez-vous fait concernant les programmes afin que l’égalité femmes/hommes soit plus visible ?

L’égalité filles/garçons a trouvé sa place dans les nouveaux programmes d’enseignement, qu’il s’agisse du nouvel enseignement moral et civique dont je parlais à l’instant, ou des programmes de l’école et du collège, et même des parcours éducatifs. Comme vous le savez, le ministère n’est pas responsable des manuels scolaires mais grâce au partenariat que j’ai mis en place avec le centre Hubertine Auclert, nous avons pu adresser des recommandations aux éditeurs de manuels scolaires, pour que soient progressivement éliminés les propos ou images sexistes. De mon côté, j’ai également donné des instructions aux rectrices/recteurs pour que l’on prenne en compte l’égalité femmes/hommes dans la conception des sujets d’examens, tant dans les sources utilisées que dans la présentation et la formulation des questions posées afin d’éviter tout stéréotype sexiste dans ces sujets.

 

Pouvez-vous nous parler de la mixité au sein de l’Education nationale ?

C’est un enjeu essentiel pour l’égalité professionnelle et c’est pourquoi au ministère des Droits des femmes, j’avais lancé une plateforme partenariale d’actions pour la mixité des métiers ;  dans la loi du 4 août 2014, j’ai même prévu que l’on avance d’un an l’exigence de nomination de 40 % des femmes aux postes à responsabilité. En arrivant au ministère de l’Éducation nationale, je me suis donc battue pour tenir cet engagement et j’ai notamment réalisé depuis septembre 2016 la parité recteurs/rectrices, ce qui n’était pas simple du tout. Pour vous donner une idée, il  y avait 21 recteurs pour 9 rectrices en 2012 ; depuis septembre 2016, il y a une parité parfaite entre recteurs et rectrices d’académie (15/15). Cela n’avait jamais été fait avant et c’est sans équivalent dans la fonction publique à ce niveau de responsabilité.

J’ai le souci de constituer un vivier de femmes pour des nominations. Ce travail est très intéressant, car je me rends compte en pratique de la complexité de la démarche : les femmes sont souvent plus réticentes à accepter les postes de responsabilité que les hommes. Concrètement, cela veut dire que pour un seul poste, il me fallait appeler 7 femmes pour 1 seul homme. J’avais lu des études sur ce phénomène d’autocensure, mais c’est la première fois que j’y ai été directement confrontée. Les arguments opposés par les femmes sont très différents des réflexes masculins : il y a bien sûr la peur de ne pas être à la hauteur, mais aussi une exigence de bien faire qui fait que beaucoup de femmes n’acceptent de passer à un autre emploi qu’après avoir accompli entièrement leur mission précédente. Ne pas vouloir tout cumuler ni se disperser est certes une grande qualité mais cela ne correspond pas aux canons des postes de responsabilité dans notre pays ; les hommes se posent moins souvent la question de mandats inachevés avant d’opter pour un poste plus prestigieux.

La parité est donc atteinte chez les rectrices/recteurs mais il faut aussi travailler sur l’encadrement supérieur dans les services déconcentrés et sur la promotion des femmes. C’est la démarche que j’ai engagée en publiant le rapport de situation comparée du ministère car je suis persuadée que nous pouvons faire mieux encore : ce ministère a la gestion du corps enseignant qui est très féminin. C’est donc d’autant plus anormal que l’on ne retrouve pas autant de femmes en haut de la hiérarchie.

Concernant les enseignant-e-s, on passe de 82% de femmes en primaire à 35% seulement pour les professeur-e-s de chaire supérieure. Cela renvoie à la nécessité du travail sur la mixité des métiers afin que l’on aille contre cette tendance soi-disant naturelle selon laquelle les hommes seraient moins aptes à enseigner aux plus petit-e-s. Il y a un travail à faire pour attirer des hommes en maternelle et en primaire. Et je pense que le fait d’avoir remis en place une formation initiale pour les enseignant-e-s peut contribuer à lutter contre ces stéréotypes. D’ailleurs avec la revalorisation des métiers de l’enseignement et l’ouverture de concours de recrutement, on a vu revenir vers l’enseignement des personnes en reconversion professionnelle ce qui a enrichi considérablement le recrutement pour le ministère. Et l’on sait que ces personnes ne se seraient pas engagées si elles n’avaient pas été certaines de pouvoir bénéficier d’une préparation sérieuse à l’arrivée dans la classe. Cette formation rend le métier attractif pour les hommes, ce qui est positif pour la mixité.

 

Quelles sont les avancées en matière de lutte contre le harcèlement des élèves et en particulier le cybersexisme ?

La première loi de ce quinquennat a été la loi sur le harcèlement sexuel du 6 août 2012. En mai 2012, le Conseil constitutionnel avait, lors d’une QPC (question prioritaire de constitutionnalité), censuré la disposition du code pénal qui prévoyait la sanction du harcèlement sexuel, au motif qu’elle était trop imprécise. Le vide juridique créé était lourd de conséquences : les plaintes pour des faits de harcèlement sexuel étaient re-qualifiées, fréquemment minimisées, ou tout simplement ne donnaient pas lieu à poursuite.

Christiane Taubira et moi-même avons donc porté une nouvelle loi dans laquelle nous avons élargi la définition du délit : avant, pour être reconnu comme tel, le harcèlement devait prendre une forme bien précise (faits répétitifs) et le nombre de sanctions était très faible alors même que toutes les études montrent l’importance du harcèlement vécu par les femmes. Dorénavant, ce délit est élargi et l’on peut sanctionner le cyberharcèlement comme le harcèlement de rue. Surtout, le délit peut être constitué, même lorsque les faits ne sont pas répétitifs, à l’occasion d’un entretien d’embauche par exemple. Le harcèlement est donc bien mieux reconnu désormais, et les sanctions ont également été multipliées. Cette loi protectrice des femmes est essentielle ; elle a été régulièrement améliorée pour couvrir toutes les  situations. Par exemple, dans la loi  sur la République numérique adoptée en octobre 2016, nous avons introduit un nouveau délit spécifique aux cyberviolences à caractère sexuel, qui permet de sanctionner par exemple les pratiques dites de « revenge porn » que subissent les femmes.

Depuis que je suis ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la prévention du harcèlement subi par les élèves est pour moi un sujet majeur ; j’ai lancé depuis 2 ans un travail de fond pour renforcer l’information et l’accompagnement des victimes, notamment sous la forme d’un numéro d’appel pour que les parents puissent faire appel à des professionnel-le-s aguerri-e-s. J’ai mis en place des nouveaux outils et protocoles pour aider les enseignant-e-s, pour qu’elles/ils soient formé-e-s et accompagné-e-s pour savoir réagir. J’ai aussi mis en place un prix, « Non au harcèlement » qui mobilise les élèves dans un nombre d’établissements de plus en plus importants. Par exemple, l’an passé, les jeunes ont pu travailler sur le cyber-harcèlement, en faisant entre autres des jeux de rôle, afin de se mettre tour à tour dans la position d’un auteur, d’une victime, d’un témoin. Les élèves produisent des outils comme des films… qui sont souvent très efficaces. Nous assurons la promotion de ces outils faits pas les élèves eux-mêmes et dans les établissements nous avons même développé le concept des ambassadrices/ambassadeurs de la prévention du harcèlement.

Je n’oublie pas le harcèlement sexuel à l’Université. Là encore, j’ai fait avancer les choses, notamment avec l’appui des associations. Un guide sur la prévention du harcèlement dans les établissements d’enseignement supérieur est publié ce 8 mars avec mon soutien. Ce n’est plus un sujet tabou, des sanctions sont possibles et il y a de plus en plus d’établissements qui se saisissent de ce sujet, pour lequel je leur ai adressé des recommandations précises à l’occasion de la dernière Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes.

 

Propos recueillis par Copélia Mainardi, Brigitte Marti et Copélia Mainardi 50-50 magazine