Articles récents CSW 61: l’autonomisation économique des femmes dans un monde du travail en pleine évolution 1/2

La 61ème de la Commission de la condition de la femme a lieu à New York du 13 au 24 mars. Cette année l’autonomisation économique des femmes dans un monde du travail en pleine évolution en est le thème principal. Intervention de Béatrice Ouin, déléguée femmes de la CFDT de juillet 1985 à décembre 1994 et ancienne membre du Conseil économique et social européen, rapporteure en 2014 de l’avis « Développer les services à la famille pour augmenter les taux d’emploi et promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes au travail. »

D’où venons-nous ? Héritage des rôles sociaux

Sans remonter au Moyen-âge, jusqu’aux années 70 du siècle dernier, il y avait un contrat social entre les sexes : dans une famille, l’homme travaillait à l’extérieur et rapportait le salaire, et ce salaire devait pouvoir financer le temps plein de la femme qui ne travaillait pas disait-on mais passait ses journées à s’occuper du linge, des repas, du ménage, des enfants, des malades, des personnes handicapées et âgées. L’inégalité des salaires entre hommes et femmes était justifiée par le fait que l’homme devait entretenir sa famille.

1950-1990 : transformation d’une part du travail gratuit des femmes en travail salarié

Ce qu’on a appelé la croissance économique des Trente glorieuses, c’est en grande partie, de la transformation de travail gratuit effectué par les femmes à leur domicile en travail salarié : de nouveaux outils ont diminué le temps de travail domestique gratuit et créé des emplois, dans l’industrie : lave-linges, lave-vaisselles, aspirateurs, congélateurs, four à micro-ondes… dans l’agroalimentaire : salades lavées, volailles découpées, plats cuisinés, produits congelés… dans la mode ou l’hygiène : vêtements prêt-à-porter, couches jetables…mais aussi dans les services : restauration rapide, crèches, garderies périscolaires, colonies de vacances ; les repas ont pu être pris à l’extérieur, dans les cantines d’entreprise et dans les cantines scolaires, les malades ont passé davantage de temps dans les hôpitaux et maisons de repos, les personnes handicapées ont été accueillies dans des institutions, les personnes âgées dans des maisons de retraite

Autonomie économique des femmes

Cet ensemble de produits et de services a permis aux femmes de sortir de la maison pour aller gagner leur propre argent. Ceux qui ne connaissent pas l’histoire peuvent se demander si elle n’est pas folle cette femme qui pouvait rester à la maison et voir grandir ses enfants de les déposer à la garderie pour gagner un petit salaire dans un supermarché ou une usine de biscuits ? Ce qu’elle y gagne : c’est la liberté. Elle ne dépend plus d’un homme, qui pouvait lui remettre sa paie ou la boire, qui pouvait l’aider ou la battre, et parce qu’elle dépendait de son argent, elle devait tout supporter. S’il la quittait, s’il mourrait, elle se retrouvait dans la misère. Avec un salaire, si elle ne gagne pas encore l’égalité, elle gagne son autonomie économique et plus tard une retraite, la possibilité aussi de sortir de ses 4 murs, d’avoir une vie sociale et de choisir une autre activité que le ménage.

Franchir la porte du domicile privé

Des heures de travail ménager ont été transformées en travail salarié, car ce sont des femmes qui travaillaient gratuitement chez elle qui occupent les emplois créés dans les crèches, les hôpitaux ou les abattoirs de volaille. Si elles ont gagné de l’autonomie, les femmes n’ont encore gagné l’égalité ni dans l’emploi, ni dans les responsabilités économiques et politiques, en grande partie parce que dans un couple, une famille aujourd’hui, le travail domestique n’est pas partagé équitablement entre l’homme et la femme. Car on a envie de voir grandir ses enfants, les maisons de retraite sont chères et les personnes âgées souhaitent rester chez elles, de plus les machines ne travaillent pas toutes seules : il faut encore passer l’aspirateur, plier le linge, remplir le frigo, vider le lave-vaisselle, faire les courses et préparer les repas. Et cela, peu d’hommes le font, ce qui est une cause majeure de l’inégalité professionnelle entre hommes et femmes. Beaucoup de femmes choisissent de travailler à temps partiel ou de ne pas faire une carrière à responsabilités pour assumer ce travail familial. Aussi le travail rémunéré dans les domiciles privés est nécessaire, pour celles et ceux qui ne peuvent pas le faire, âgés, accidentés ou malades, et pour celles et ceux qui s’engagent à fond dans leur activité professionnelle, et ont besoin de déléguer ces tâches domestiques à une personne qui va venir à la maison s’occuper du ménage, des enfants, des parents âgés.

Un travail atypique

Ce travail domestique rémunéré est atypique. Selon l’Organisation internationale du travail, il représenterait 5 % de l’emploi global dans le monde, bien qu’il soit difficile à comptabiliser parce qu’il est souvent dans le travail informel. D’après l’OIT toujours, c’est aujourd’hui la forme d’emploi la plus mal payée, la moins bien protégée et la plus précaire. Les besoins sont croissants à la fois à cause du vieillissement de la population – quand on est vieux c’est plus difficile de faire son ménage – et de l’augmentation du taux d’emploi des femmes, de leur aspiration à l’autonomie économique.

  • Venu du travail des domestiques et des esclaves, il est considéré comme un « travail de larbin », un « sale boulot » ;
  • Venant du travail gratuit des femmes au foyer, les tâches de ménage, de soins du linge, de préparation des repas ne sont pas considérées comme qualifiées : tout le monde doit le faire donc chacun sait le faire.. sauf les hommes qui prétendent ne pas savoir repasser !
  • C’est un travail invisible, une vaisselle ça se voit quand ça n’est pas fait. On remarque un enfant qui n’est pas débarbouillé. Quand le travail est fait, il ne se voit pas.. ; et il faut le recommencer tous les jours.
  • Ce travail est mal payé : l’argent sort de la poche des particuliers qui, ne reconnaissant pas la valeur de ce travail, le trouve toujours trop cher.
  • D’autant plus mal payé qu’il est forcément à temps partiel. En effet on ne paie que le travail effectué pas le temps de trajet entre deux domiciles.. Comment travailler à plein temps dans ces conditions ?? D’autant plus que c’est un travail pénible, debout, avec des charges à soulever.
  • C’est un travail précaire par nature : les enfants grandissent, les personnes âgées meurent, quand une famille déménage ou qu’un couple ce sépare, la première victime du changement est l’employée de maison qui perd son emploi.
  • C’est un travail solitaire, entre quatre murs, sans collègue avec qui échanger. Il est difficile de revendiquer, de se syndiquer quand on est seule dans plusieurs domiciles. Comme disait une femme employée de maison dans une assemblée syndicale devant des employés de bureau et des ouvrières : « Vous, vous être 400 pour demander une augmentation de salaire à un seul patron, moi je suis seule pour la demander à 15 patrons ! » ; Il n’y a pas de contrôle de l’inspection du travail dans les domiciles privés
  • Il est effectué par des femmes, et le salaire féminin est encore considéré comme un salaire d’appoint par des migrantes qui connaissent mal la langue et leurs droits et qui venant de pays sans protection sociale et où le salaire moyen est beaucoup plus faible, se satisfont de conditions qui paraissent inacceptables.
  • Comme les autres ce secteur est en pleine mutation, percuté par Internet : des plates-formes se sont mises en place comme pour Uber ou Airbnb où les femmes qui cherchent du travail se proposent et ceux qui en ont besoin achètent leurs services. Cette mise en relation directe ne favorise pas la structuration du secteur. Autre évolution : le statut d’auto entrepreneur. A côté du particulier employeur, qui verse des charges sociales, apportant une faible protection sociale, se développe le statut d’auto entrepreneur, transformant l’employeur en client et réduisant les droits aux congés maladie ou à la retraite.

 

 Béatrice Ouin 

Intervenante à la CSW61 sur invitation  de Regards de femmes

Le travail ici présenté est le résultat d’un avis du CES européen sur la professionnalisation du travail domestique et d’une autre sur le développement des services à la famille pour augmenter le taux d’emploi et aller vers l’égalité professionnelle.