Articles récents CSW 61: l’autonomisation économique des femmes dans un monde du travail en pleine évolution 2/2

La 61ème de la Commission de la condition de la femme a lieu à New York du 13 au 24 mars. Cette année l’autonomisation économique des femmes dans un monde du travail en pleine évolution en est le thème principal. Intervention de Béatrice Ouin, déléguée femmes de la CFDT de juillet 1985 à décembre 1994 et ancienne membre du Conseil économique et social européen, rapporteure en 2014 de l’avis « Développer les services à la famille pour augmenter les taux d’emploi et promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes au travail. »

Le travail domestique en Europe

Le travail domestique est le plus important secteur de travail au noir en Europe. Aujourd’hui en Europe, seules la France, la Belgique, la Suède ont mis en place des mécanismes combinant aides fiscales et déclarations simplifiées

Des sociologues ont parlé de « chaine du care » pour décrire ce phénomène : les femmes qui prennent soin des enfants aux Etats-Unis viennent du Mexique, où elles ont laissé leurs enfants et leurs parents âgés au soin de femmes venues de Bolivie, qui elles-mêmes ont fait appel à des Indiennes pour s’occuper des leurs… La même chaine existe en Europe, où, au Royaume Uni, les personnes qui s’occupent des personnes âgées sont polonaises. En Pologne, « Ukrainienne » signifie femme de ménage, en Grèce « Albanaise », et en France, le film « les femmes du 6ème étage » met en scène les Espagnoles, qui étaient les bonnes des années 70.

Dans la France d’aujourd’hui, elles viennent d’Afrique noire, ayant confié leurs enfants dans leurs pays à des femmes moins éduquées qu’elles, qui ne parlant pas le français, ne tentent pas l’aventure de la migration. Et à qui celles venues en France envoient de l’argent pour s’occuper des leurs. ; Femmes de ménage ici, elles sont employeurs chez elles.

On paie peu mais on demande beaucoup

Parce qu’elles ne s’apprennent pas à l’école mais qu’elles se transmettent dans la famille, les compétences ne sont pas valorisées. Malgré les bas salaires, les exigences sont importantes. Inspirer la confiance, être honnête – on ne veut pas être volé – l’employée de maison doit aussi être discrète et ne pas raconter aux voisins comment on vit. Elle doit être capable de travailler seule, rapidement, et voir ce qu’il y a à faire sans instructions. Elle doit s’adapter aux exigences différentes de chaque famille, savoir quoi faire en cas d’accident, savoir se servir des produits et ne pas rayer la table de cuisson en vitrocéramique ou bruler les chemises. Elle doit savoir préparer les repas en fonction des goûts de chacun et s’occuper des personnes âgées et des enfants ou avec respect, patience et empathie, non pas comme si c’étaient les siens, mais comme si c’étaient les nôtres… Si on compare les tâches et les compétences à celles d’autres métiers, on s’aperçoit que confiance, discrétion honnêteté, autonomie, capacité d’adaptation et savoir-faire techniques sont en général mieux rémunérés dans les autres métiers où il sont exigés.

Poids des stéréotypes

On confie ce qu’on a de plus précieux : son bébé, sa clé, sa vieille maman.. à quelqu’un qu’on paie moins bien que ceux à qui on ne confie que son argent ! 

La comparaison entre une employée de banque et une employé de maison sur ce transparent illustre les différences de traitement qui ne sont justifiés que par le poids des stéréotypes.

Employée de banque Employée de maison
1 seul employeur Plusieurs employeurs
En contrat à durée indéterminée, à plein temps Au noir, plusieurs contrats ou clients, temps de transport pas payé, temps forcément partiel
Salaire mensuel régulier, primes Difficile de savoir ce qu’on va gagner d’un mois sur l’autre, dépend du nombre d’heures
Congés payés, protection maladie, retraite Retraite dérisoire, congé maladie, maternité peu ou pas payés
Progression de carrière Comment se faire remplacer pour aller en formation ?
Collègues Isolée entre 4 murs
Syndicats, recours, contrôle Comment rencontrer les syndicats, l’inspection du travail ?

Professionnaliser le travail domestique : un enjeu stratégique pour l’égalité professionnelle

Parce que les besoins sont croissants du fait du vieillissement de la population, et de l’aspiration des femmes à s’engager pleinement dans leur vie professionnelle, parce qu’actuellement les emplois dans ce secteur sont peu attractifs ; parce que celles qui l’effectuent sont des femmes et que la mauvaise qualité de ces emplois pèse sur l’image de toutes les femmes, il est essentiel pour progresser vers l’égalité professionnelle de faire de ce travail une profession.

Le travail domestique rémunéré a toujours été en marge des lois du travail, parce que le domicile privé n’est pas considéré comme un lieu de travail. Mais cela change en 2011 : l’Oit (Organisation internationale du travail, créée en 1919) a adopté une Convention internationale « Un travail décent pour les travailleurs domestiques », pour l’instant est ratifiée par trop peu d’Etats (23 sur 187 en 2016).

En France depuis 2004, les gouvernements successifs considérent qu’il s’agissait d’un secteur créateur d’emplois non délocalisables, et ont encouragé le développement des services à la personne avec des soutiens financiers et des aides fiscales. La Belgique et la Suède ont fait de même et d’autres pays européens recherchent des mécanismes de soutien à la demande.

Conditions du développement sortir du cercle vicieux : « travail mal considéré parce que peu payé, travail peu payé parce que mal considéré » 

La première chose, c’est de reconnaître la valeur de ce travail. La société ne peut pas fonctionner s’il n’est pas fait. Pourquoi est-ce que ce serait plus dégradant de faire le ménage que de vendre des légumes sur le marché ou de couper les cheveux ? Admettre que le faire dans le domicile de quelqu’un d’autre, ça n’est pas la même chose que de le faire chez soi, et reconnaitre les compétences qu’on demande à une personne qu’on laisse entrer chez soi.

Pour se convaincre de sa valeur, il faut analyser les tâches en le comparant à d’autres métiers, dans d’autres secteurs. Les caissiers qui manient de l’argent, les secrétaires de direction à qui on demande discrétion et polyvalence, le commercial à qui on demande d’organiser lui-même son travail, la puéricultrice quand l’employée de maison à la charge de bébés…

Pour faire reconnaître la valeur de ce travail, il faut construire des parcours professionnels avec des formations, des diplômes et un déroulement de carrière. C’est la seule façon d’en faire un métier comme les autres. Quand on fait appel à plombier, à un coiffeur, à un garagiste, on sait qu’il a un diplôme. N’est-il pas étrange qu’on ait davantage d’exigences pour ses robinets, ses cheveux, sa voiture que pour sa maison, ses enfants, ses aînés ?

Il faut supprimer le gré à gré, le rapport direct, sans intermédiaire, entre la personne qui travaille et celle qui a besoin de ce travail. C’est l’intérêt de l’usager qui aura un recours en cas de problème, c’est aussi l’intérêt de la travailleuse domestique parce qu’elle pourra partir en congés en formation et être remplacée, parce qu’elle pourra être payée pour les temps de déplacements entre deux clients. Elle n’aura qu’un employeur, donc une meilleure protection sociale. Elle sera libérée de la recherche de nouveaux clients/employeurs. Ces structures, entreprises privées, coopératives ou associations, sont l’un des moyens de faire de ce travail un emploi comme les autres. Mais ces structures ont un coût, de même que la reconnaissance des qualifications.

Pour sortir des bas salaires, il faut des financements car si ces travaux sont mal payés, c’est aussi parce que la majorité des particuliers ne peuvent pas payer davantage.

Les financements ne peuvent pas venir uniquement de la poche des particuliers : on ne sortira de l’image de la domesticité que lorsque ces services ne seront pas réservés aux familles aisées qui peuvent se les offrir, alors que tout le monde en a besoin. Aussi pour ceux qui n’ont pas les moyens faut-il des aides sociales, fiscales, mais aussi, comme le prévoient certains plans d’égalité professionnelle, des aides des entreprises, des comités d’entreprises, des CCAS (Centres communaux d’action sociale).

Et quand ce travail sera un métier comme les autres, correctement rémunérés, il n’y aura plus aucune raison qu’il ne devienne pas mixte. Les quelques hommes qui travaillent dans l’aide à domicile auprès de personnes âgées savent très bien dire ce que ce travail peut avoir de gratifiant. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un « sale boulot ».

Béatrice Ouin

Intervenante à la CSW61 sur l’invitation  de Regards de femmes

image_pdfimage_print