France Florian Martinez : « Dans le secteur associatif, le harcèlement sexuel est présent, comme partout ailleurs » 2/2

En 2010, l’idée d’un syndicat en direction des salarié·e·s du secteur associatif est venue de Nayla Ajaltouni, coordinatrice d’Ethique sur l’étiquette, David Eloy ancien fondateur et rédacteur en chef d’Altermondes et Elsa Manghi,  formatrice et consultante, spécialisée sur le genre, la santé et la gouvernance des collectifs. Florian Martinez, militant pro-féministe, secrétaire de Zéromacho est aujourd’hui engagé au sein du syndicat ASSO en tant que co-porte-parole, après avoir travaillé au réseau Solidarité Femmes. Il partage les difficultés rencontrées par le secteur associatif.

Les associations de femmes sont-elles de bonnes employeuses ?

Dans les associations féministes, on dénonce beaucoup, et avec raison, la précarité des femmes au travail sauf que ces associations ne sont pas toutes de bonnes employeuses. J’ai travaillé plus de 3 ans dans le réseau “Solidarité Femmes” qui accompagne des femmes victimes de violences conjugales avec des travailleuses sociales dont certaines étaient à temps partiels, parfois en CDD, en plus d’être mal payées. Ce n’est pas normal que ces femmes qui font un travail d’utilité sociale, qui “répare” ce que notre société patriarcale construit comme violences, n’aient pas davantage de reconnaissance.

Les structures associatives féministes ont un devoir d’exemplarité afin de montrer qu’il est possible de ne pas précariser ses salarié.e.s, de leur offrir de bonnes conditions de travail et de respecter le droit. Sans cela, le discours féministe perd de son sens et de sa valeur. Je sais bien que ce secteur rencontre des problèmes financiers et des difficultés de fonctionnement, mais il faut réussir à les surmonter et se battre pour réussir à être exemplaire. Notre discours et les valeurs que nous portons n’en seront que renforcées.

Le harcèlement sexuel existe t-il dans le secteur associatif ?

Bien que le secteur associatif soit très fémininisé, avec 68 % de salariées, les hommes restent fortement majoritaires dans les directions. Parmi les dirigeant·e·s, seul le secteur social et humanitaire fait relativement bonne figure avec 47 % de femmes à des postes de direction. Dans le secteur de la défense des droits qui est considéré comme un secteur « noble », le taux de femmes dans les directions tombe à seulement 20 %.

Il y a aussi des différences dans la taille des structures. Les femmes dirigent souvent des “petites” structures associatives (moins de dix salarié·e·s) et rarement de grosses structures employant plusieurs milliers de salarié.e.s. Dans le secteur associatif, nous ne sommes pas davantage vertueux que les autres.

Le harcèlement sexuel y est présent, comme partout malheureusement. Une femme sur cinq a été victime de harcèlement sexuel au travail, il n’y a pas de secteur qui ne serait pas impacté. Nous avons des femmes qui viennent nous voir car victimes de harcèlement sexuel dans de petites comme dans de grosses structures, de la part d’un collègue ou d’un directeur. Dans le secteur associatif, il y a une proximité qui n’existe pas forcément dans d’autres secteurs parce qu’il y a des valeurs communes. Quand on se retrouve harcelée sexuellement, on est d’autant plus en difficulté pour dénoncer son agresseur.

Les femmes victimes de harcèlement sont nombreuses à finir par quitter la structure qui les emploie faute d’un soutien suffisant de leur direction et de leur collègue et d’un cadre sécurisant où elles se sentent protégées. Le rôle de la section syndicale, des élu.e.s du personnel est primordial pour soutenir la victime, l’orienter vers les associations spécialisées et rappeler à notre employeur le cadre légal existant sur le harcèlement sexuel au travail afin qu’il prenne ses responsabilités. Avoir un cadre de travail égalitaire qui permet à tou.te.s de travailler dans un cadre serein et sécurisant fait partie intégrante de l’égalité professionnelle. Ne pas oser mettre une jupe au travail ou prendre l’ascenseur avec un de ses collègues masculin sont des situations intolérables que l’on rencontre trop souvent.

Les différentes lois sur l’égalité professionnelle sont inadaptées à cette thématique. En outre, alors que l’égalité professionnelle est une obligation que doivent respecter toutes les structures employeuses, la signature d’un accord sur l’égalité professionnelle n’est obligatoire qu’à partir de 49 salarié.e.s. Une des revendications portées de longue date par ASSO est de rendre obligatoire la présence d’un dialogue social et d’une représentation du personnel dès la première ou le premier salarié.e.

Quelles types de problèmes vivent les salarié.e.s d’association ?

Elles/ils vivent différents types de souffrances, spécifiques ou non au secteur associatif.

Les difficultés peuvent venir de la pénibilité même du travail, les salarié.e.s d’association d’aide à domicile font un travail physiquement éprouvant qui n’est pas reconnu et payé à sa juste valeur. On retrouve cette pénibilité chez d’autres salarié.e.s associatifs qui travaillent dans le BTP ou les espaces verts même si elle est davantage reconnue dans ces secteurs. La surcharge de travail est un point soulevé régulièrement par les salarié.e.s.

Le sous-financement de notre secteur, l’intérêt et l’engagement que portent les salarié.e.s au travail qu’elles/ils réalisent les poussent à réaliser toujours davantage de tâches, de missions. La question du refus et des limites à poser, pour nous protéger et garantir la qualité de notre travail, est une problématique récurrente. Les salarié.e.s qui s’auto-exploitent et/ou qui sont victimes de “chantage à la cause” par leur direction sont nombreuses/nombreux avec parfois des conséquences psychologiques et physiques importantes pour les victimes.

Nous en parlions précédemment mais le décalage ou la contradiction entre les valeurs portées par l’association et les conditions de travail des salarié.e.s entraîne une perte de sens du travail réalisé qui génère une grande souffrance pour les salarié.e.s. Plus ces dernier.e.s sont engagé.e.s dans leur travail et plus le “désenchantement” qu’elles/ils subissent est douloureux à vivre.

Que pensez-vous du Service civique ?

Le service civique est l’un des symboles de la précarité dans le secteur associatif et de la porosité entre l’engagement bénévole et salarial. Nous parlons de jeunes qui ont entre 16 et 25 ans et travaillent entre 24 et 48 heures par semaine, pour moins de 600 € par mois, ce qui est bien en-dessous du SMIC et du seuil de pauvreté. Il faut ajouter à cela la précarité juridique et sociale de ces jeunes qui ne bénéficient pas du droit du travail et des possibles recours qu’il offre en cas de difficultés ni d’une protection sociale complète comme la cotisation à l’assurance chômage par exemple. Alors que 25% des jeunes aujourd’hui sont à la recherche d’un emploi, beaucoup d’entre eux vont vers ce dispositif faute de mieux pour s’insérer professionnellement. Le manque de moyens financiers du secteur associatif et l’absence de contrôle des missions réellement effectués par les volontaires ont permis la mise en place d’un dispositif de sous-emploi massif pour les jeunes.

Quand, le 6 septembre dernier, la ministre du Travail a décidé de supprimer 260 000 contrats aidés entre 2017 et 2018, elle a expliqué dans une note aux préfets qu’elle les invitait « à mobiliser le contingent des volontaires en service civique pour remplacer les contrats aidés ». La ministre nous invite donc à contourner la loi. Ce que l’on dénonce comme une réalité depuis des années est confirmée et encouragée par le Ministère…

Propos recueillis,par Caroline Flepp 50-50 magazine