Articles récents Arabie Saoudite: Condamnées au silence, la situation des femmes défenseures des droits humains 1/2

L’Observatoire pour la Protection des Défenseures des Droits de l’Homme (OBS), en partenariat avec la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et l’Organisation Mondiale contre la Torture (OMCT), vient de faire paraître un rapport sur les défenseures d’Arabie Saoudite. Alors que la plupart des médias relaient les soit disant avancées des autorités saoudiennes, ce rapport fait apparaître crûment les difficultés terribles auxquelles doivent faire face les défenseures des droits humains, toujours sous tutelle masculine, comme toutes les Saoudiennes. Le point d’Alexandra Pomeon, responsable de l’Observatoire pour la protection des défenseur.e.s des droits de la FIDH.

 

Il y a quelques jours à peine les femmes saoudiennes ont pu pour la première fois entrer dans un stade. Pour autant leur quotidien n’a pas changé. Les réformes annoncées restent symboliques.

La mobilisation croissante des Saoudiennes sur les RS pour revendiquer leurs droits atteste de leur désir de participer dans les processus de prise de décision.

Au vu du décalage entre les annonces et la réalité du terrain, nous avons voulu creuser la question de la place des défenseures des droits humains dans les évolutions en cours. Ces levées de restrictions sont elles accompagnées d’une ouverture de l’espace pour la société civile ? Dans quel environnement agissent-elles ?

Nous avons interviewé plusieurs activistes saoudiennes entre avril et juillet 2017, certaines qui résident dans le pays, d’autres à l’étranger. Et nous les remercions pour les témoignages et saluons leur courage. Nous regrettons qu’elles n’aient pas pu être avec nous pour présenter ce rapport en raison des risques de représailles. Nous sommes heureux qu’Hala Al-Dosari et Yahya Assiri, tous deux activistes saoudiens qui vivent aujourd’hui à l’extérieur de l’Arabie Saoudite aient accepté d’être avec nous et d’apporter leur éclairage sur la situation.

En discutant avec ces femmes, nous avons tout d’abord fait le constat d’une double vulnérabilité. Soumises en tant que femmes à un régime patriarcal consacrant l’inégalité des sexes, et confrontées en tant qu’activistes à un régime ultra-répressif à l’encontre des voix divergentes, les femmes qui exposent publiquement les violences, qui appellent à des réformes ou qui se posent en militantes se heurtent à une répression implacable.

Une « tutelle masculine » assignant les femmes à une position de minorité à vie reste le régime en vigueur en Arabie Saoudite aujourd’hui, en dépit des annonces de réforme. Dans les faits, les femmes doivent toujours obtenir l’autorisation de leur tuteur mâle pour entreprendre une multitude d’actes de la vie quotidienne. S’inscrire à l’université, voyager, obtenir un passeport, louer un appartement, se marier, etc. Au-delà de textes, souvent flous et, pour la plupart, dépourvus de valeur juridique contraignante, la pratique des autorités policières et judiciaires s’avère particulièrement brutale et discriminante, notamment en cas de violences familiales.

La situation vécue par la militante Maryam Al-Otaibi a fourni un exemple très clair de cette double vulnérabilité. Victime de violences familiales en raison de son activisme sur Twitter, son père réussit à la faire arrêter pour « désobéissance ». Peu après elle sera accusée de « trouble à l’ordre public ». Elle a été l’une des contributrices les plus actives d’une campagne contre le tutorat sur les réseaux sociaux. Pendant sa période de détention, son nom deviendra à son tour un cri de ralliement sur les réseaux sociaux, sous le #NousSommesTousMariamAl-Otaibi.

En plus des pressions familiales liées à leur condition de femme, toutes les activistes sont soumises à la chape de plomb imposée par le régime à toute forme de dissidence. Ces femmes sont intimidées par la police, menacées de poursuites, arrêtées, emprisonnées, interdites de voyager ou de s’exprimer publiquement.

En cas d’ouverture d’une enquête, la plupart d’entre elles voient une épée de Damoclès placée au-dessus de leur tête pour plusieurs années. Son objectif ? Les condamner au silence. Plusieurs d’entre elles, qui ont déjà subi des arrestations, craignent la reprise de ces enquêtes en sommeil, si les autorités venaient à considérer qu’elles faisaient de nouveau trop de bruit. C’est le cas notamment de Loujain Al-Hathloul, Alaa Al-Anazi, Mariam Al-Otaibi, Samar Badawi et bien d’autres.

Les femmes activistes des droits humains ne peuvent jouir du droit à la liberté d’association, d’expression et de rassemblement pacifique. Pire, leur exercice est criminalisé de la manière la plus brutale. Toute tentative de structurer un mouvement ou de créer une association est sévèrement pénalisée. Le droit saoudien est non seulement truffé de concepts vagues qui laissent une très grande marge d’appréciation au juge pour criminaliser l’opinion mais, de plus la lutte contre le terrorisme et la religion sont utilisés comme prétexte pour criminaliser l’expression de toute opinion divergente. Des dizaines de défenseur.e.s, blogueuses/blogueurs, avocat.e.s, manifestant.e.s, purgent ainsi de longues peines de prison sous le coup d’accusations d’« apostasie », « athéisme », « insulte à la religion » ou de « terrorisme », « déstabilisation de l’État », « tentative d’influencer l’opinion publique » ou encore de « création d’une organisation illégale ».

Les femmes qui militent pour les droits humains, craignent à juste titre le même sort. En novembre dernier, la blogueuse Naimah Al-Matrod a été condamnée à 6 ans de prison pour sa participation pacifique au mouvement de protestation de la côte est et pour avoir appelé à la libération de prisonniers politiques et à des réformes démocratiques.

Parallèlement, malgré cette double vulnérabilité, l’Arabie Saoudite connaît une mobilisation sans précédent des femmes pour la défense de leurs droits, grâce notamment aux possibilités offertes par les réseaux sociaux. Pourquoi les réseaux sociaux ? Parce que c’est le seul espace d’expression accessible, non sans risque. En effet, on ne compte plus le nombre d’activistes arrêtées, menacées de poursuites et parfois condamnées pour leurs activités sur Twitter. Les pays du Golfe, et en particulier l’Arabie saoudite, sont les champions de la criminalisation des activistes des droits humains sur Twitter. Suad al-Shammari, Samar Badawi et bien d’autres ont été arrêtées pour ces motifs respectivement en 2014 et en 2016.

Les grands combats sur les RS concernent les droits politiques, mais également la fin de la tutelle masculine, le droit de conduire et la lutte contre les violences faites aux femmes. Différentes initiatives se sont organisées sur les réseaux sociaux autour d’un noyau d’activistes, qui s’est constitué à partir de la campagne pour le droit de conduire en 2006, et qui depuis n’a cessé de se développer en se servant des réseaux sociaux, notamment Twitter, Snapchat, Telegram et Whatsapp.

A partir de 2016, des drames individuels ont réussi à mobiliser à travers un tweet ou un hashtag une forte audience au sein des RS au point de devenir les portes bannières de causes majeures sur la condition des femmes en Arabie saoudite.

Aujourd’hui, le mouvement féministe compte des milliers de cyber-militantes. La plupart agissent au travers de comptes anonymes par crainte de représailles. Elles dénoncent l’arbitraire auquel elles sont confrontées. Autour d’elles, d’autres multiplient les témoignages, expressions de solidarité et alertes sur des cas de femmes activistes réprimées par le régime. Les RS leur permettent de se rencontrer, de discuter et de s’organiser virtuellement.

Certaines d’entre elles choisissent de mener des actions à découvert sans cacher leur identité. Le rapport revient sur le parcours de plusieurs d’entre elles et salue leur courage. Ces femmes donnent des interviews ou publient des articles. Elles vont même jusqu’à se revendiquer publiquement militantes des droits humains. Parmi elles, on retrouve des femmes sans engagement militant antérieur, qui aux prises avec des situations individuelles intenables et face à la complicité de l’État, n’ont d’autre choix que de prendre la parole sur les réseaux sociaux pour appeler à l’aide puis militer. Ainsi, Manal Al-Sherif, une des pionnières du mouvement Women2Drive group se qualifie d’« activiste accidentelle ». Elles sont nombreuses à entrer dans cette catégorie.

D’autres ont un engagement plus structuré dans les droits humains ou le mouvement féministe et s’impliquent dans plusieurs combats emblématiques. Toutes prennent des risques et se mettent en danger.

 

Alors que tous saluent unanimement les avancées réalisées par le régime, les dernières annonces de réforme sont intervenues dans un climat de terreur.

2017 a connu plusieurs vagues d’arrestations visant différents cercles, y compris des défenseur.e.s et des journalistes, dans un contexte de violation systématiques du droit à une procédure équitable. Plusieurs ont été condamné.e.s à des peines de prison en 2017. De nombreuses militantes craignent d’être les prochaines sur la liste.

En dehors des RS, le mouvement en faveur des droits des femmes relève exclusivement de la sphère privée en raison de l’impossibilité de créer des associations indépendantes. Les défenseures se rencontrent chez elles, au sein de leur cercle de socialisation proche. Elles doivent se garder de parler de sujets ouvertement politiques, de discuter du fonctionnement du régime, des responsabilités des décideurs, ou de plaider des réformes. En effet, dès qu’un « cercle » acquiert une audience trop importante, et dès qu’il commence à parler de politique stricto sensu, cela peut exposer ses participantes.

L’absence aujourd’hui pendant cette conférence de presse à Paris de militantes saoudiennes établies en Arabie saoudite illustre ce climat de terreur. Toutes craignent les conséquences que pourrait avoir le fait de coopérer avec une organisation étrangère ou de parler à des médias étrangers. De même, le fait qu’immédiatement après l’annonce du décret sur la conduite des femmes, les services du ministère de l’Intérieur ont contacté plusieurs militantes pour leur demander de ne pas commenter dans les médias le nouveau décret illustre cette tendance à étouffer les voix des défenseures. Encore aujourd’hui, les autorités saoudiennes n’admettent pas l’expression d’une opinion indépendante de la société civile, même quand celle-ci semble compatible avec les décisions du pouvoir.

Or il est difficile d’envisager une réforme véritable du statut des femmes en Arabie Saoudite sans ouverture de l’espace de la société civile et sans un cadre légal protecteur leur garantissant la possibilité de s’exprimer, de s’associer et de protester sans risque de représailles. Dans une société moderne et connectée, la situation des activistes saoudiennes est intenable. La société civile doit être partie prenante des réformes en cours. Les voix des femmes doivent être libres et ne peuvent être réduites à des appels à l’aide sur les RS.

Nous appelons ainsi les autorités à mener des réformes en profondeur en commençant par l’abolition du système de la tutelle masculine. Ces réformes doivent garantir l’implication des femmes et de la société civile.

Nous appelons également les autorités à ouvrir l’espace de la société civile, en adoptant une nouvelle loi garantissant l’effectivité de la liberté d’association, en libérant les défenseur.e.s des droits humains emprisonné.e.s et en cessant tout harcèlement des défenseur.e.s.

 

Alexandra Pomeon – Responsable de l’Observatoire pour la protection des défenseur.e.s des droits de la FIDH.

 

Le rapport