Articles récents Gilles Lazimi: «A chaque rencontre de patientes, je m’intéresse à leur vie de femme, aux violences qu’elles ont pu subir et je remets en question notre société et la place des hommes»

Je m’intéresse aux violences subies par les femmes, mais je suis avant tout médecin généraliste. Je suis militant associatif depuis de  nombreuses années. Je me suis tout d’abord intéressé aux patients séropositifs, puis aux patients toxicomanes, j’ai mené beaucoup d’actions de prévention, dans le cadre de mes consultations et dans la ville ou j’ai la chance de travailler. Médecin de soins, de prévention et directeur du centre de santé, j’ai pu allier mes consultations et les actions de prévention sur la commune de Romainville.

Le travail des deux aspects était très instructif et riche d’enseignements. Les patient.e.s en consultation et dans la ville c’est un tout, indispensable à connaître pour mieux les soigner.

Je me suis beaucoup intéressé à la prévention du sida et aux traitements de substitution, et c’est ainsi que, petit à petit, je me suis senti concerné non simplement par ce qu’on m’avait appris, mais aussi par les gens, leur vie, leur histoire.

Je me souviens d’une première réunion, à la fin des années 1980, avec les associations AIDS et Act Up, nous étions médecins et patient.e.s ensemble, et ce fut terriblement formateur. Nous nous sommes fait engueuler par les patient.e.s qui nous disaient « mais vous ne savez rien, vous ne savez pas à quel point ce que nous vivons est difficile, vous ne savez pas que vos discours sont totalement inadaptés ». C’est ainsi que petit à petit j’ai compris qu’il fallait que je désapprenne ce qu’on m’avait appris, que j’apprenne la vie réelle, que j’écoute plus mes patient.e.s, leurs vies et leurs vicissitudes pour les comprendre. J’ai appris que l’alliance thérapeutique est nécessaire et fructueuse, que c’est une démarche d’égal(e) à égal(e) indispensable pour mieux accompagner les patient.e.s.

Un engagement au service des femmes

Dans le centre municipal de santé dans lequel j’ai la chance de travailler, j’ai pu mettre en place de campagnes de sensibilisation et de prévention, sur l’échange de seringues, sur le préservatif, étant également médecin généraliste du centre intégré de planification. J’étais en grande difficulté avec certaines de mes patientes séropositives, je ne comprenais pas pourquoi elles ne pouvaient pas imposer le préservatif.

Avec Marie-France Casalis (1), qui m’a beaucoup formé, et Emmanuelle Piet (2), nous avons mis en place, et favorisé la commercialisation du préservatif féminin, en 1997, avec les laboratoires Terpan. Nous avons fait une campagne pour sensibiliser les médecins. Nous avons envoyé à 2000 médecins, généralistes et gynécologues cinq préservatifs féminins pour qu’elles/ils l’essayent dans leur couple, parce que nous savions que les médecins qui pouvaient être pertinent.e.s, seraient celles/ceux qui avaient essayé le préservatif, celles/ceux qui n’avaient pas essayé auraient un discours foireux. Nous leur avons aussi donné ces préservatifs féminins à distribuer à des femmes, pour qu’elles/ils voient comment elles les recevaient.

A l’époque, je voyais peu de femmes victimes de violences, les rares que je recevais, m’exaspéraient. Elles m’étaient insupportables, manifestement je ne les comprenais pas. Elles généraient en moi un rejet, dans l’équipe aussi c’était difficile.

Soit je ne les voyais pas, soit celles que je voyais m’énervaient grandement parce que n’ayant pas été formé, je passais avec elles un temps fou, évidemment. Elles ne faisaient pas ce que je leur disais de faire, et je pouvais passer 1h30 avec une patiente pour qu’ensuite elle revienne six mois après, vivant toujours avec son agresseur … j’avais du mal à comprendre. Les femmes victimes de violences peuvent générer beaucoup de rejet, on le sait, et cela je l’ai appris après. Je me suis formé aux contacts des militantes associatives et à cause de l’impact des violences en matière de santé. Cela m’a fait progresser; dès qu’une patiente m’énerve, je sais qu’il y a un souci. Mais le souci, il vient de moi, et d’elle aussi, mais dans tous les cas, j’ai appris à le régler. Parler des violences, repérer les femmes victimes et les accompagner a été une révélation. Cela a changé mon approche clinique, ma pratique médicale et ma relation thérapeutique.

Je me souviens des deux premières patientes, il y a une vingtaine d’années qui m’ont alerté sur la vie des femmes et l’impact des violences, elles m’ont changé et tant appris.

L’une d’entre elles était une patiente très attachante, très sympathique, un peu volubile, qui faisait l’animation dans la salle d’attente. Contaminée par le VIH, elle me raconte sa contamination, elle me parle de ses relations, de son passé de victime de violences conjugales et de son incapacité à imposer l’arrêt des rapports et les préservatifs. Cela m’a perturbé, cette difficulté en tant que femme d’avoir une sexualité désirée, libre, et choisie et la difficulté en tant que victime de violences de prendre soin de soi.

Et la deuxième patiente, c’était une jeune éducatrice que je connaissais depuis longtemps, et qui va, sciemment, aller avec une personne séropositive, atteinte du sida, pour être contaminé. Je ne comprends pas, et en l’interrogeant, j’apprends qu’elle a été victime d’inceste, j’apprends les violences subies, et je comprends l’envie de mourir et la prise de risque. J’ai appris bien après tous les tableaux liés a la mémoire traumatique

Cela a été un moment difficile, mais cela m’a permis d’avancer.

Depuis je n’ai de cesse de questionner, de repérer et de m’intéresser à la vie des patientes, aux violences qu’elles ont pu subir, pour les aider, les accompagner et lutter contre les violences qu’elles subissent.

S’intéresser à la vie des femmes et aux violences qu’elles subissent, c’est déconstruire les stéréotypes sexistes de notre société, et nous remettre en question en tant homme et lutter pour l’égalité.

 

Gilles Lazimi médecin généraliste, membre de la commission santé droits sexuels et reproductifs et de la commission violences du Haut Conseil à l’Égalité Femmes/Hommes

 

1 Anne-Marie Casalis:  Porte-parole du Collectif Féministe Contre le Viol 

2 Emmanuelle Piet : Présidente du Collectif Féministe Contre le Viol