Articles récents La Mauvaise réputation d'Iram Haq…

La Mauvaise réputation est un film puissant, émouvant  d’Iram Haq qui nous raconte sa propre histoire et questionne les relations familiales. Les parents de Nisha sont de braves gens qui aiment profondément leurs trois enfants et travaillent dur pour leur assurer une réussite matérielle, mais le « qu’en dira-t-on » et le regard des membres de leur cercle proche, des immigré.e.s d’origine Pakistanaise, imposent des limites très strictes à leur liberté de penser et d’agir. 
Notre conception moderne de la liberté, qui peut illusoirement sembler à la portée de tou.te.s, s’est enrichie des bouleversements qu’ont connu les années 1960, marquées par les revendications d’une large part de la jeunesse mondiale au droit à la parole et à la maîtrise de sa vie et de sa sexualité. Largement conquise de par le monde, en particulier pour les urbain-e-s diplômé-e-s, cette liberté n’est pas encore accessible à tous, ni surtout à toutes, en particulier aux enfants de parents immigrés qui portent souvent des valeurs ancestrales. Leurs enfants doivent à chaque fois s’inventer une identité propre en associant comme ils le peuvent deux conceptions du monde et des relations humaines qui sont parfois impossibles à concilier, en particulier pour les femmes.
Nisha, une enfant de la Norvège ?
Dans la Norvège des années 1990, la mixité semblait aller de soi et la liberté des adolescent-e-s était sans commune mesure avec celle des générations passées. Se tenir par la main ou s’embrasser en public ne paraissait plus de nature à entacher une réputation… Sauf quand on s’appelle Nisha et que l’on a des parents pour lesquels la respectabilité de la famille reste liée à la virginité de leur fille. Si le mode de vie de la famille a des airs de modernité, appartement doté de tout le confort, berline puissante, ordinateur et téléphones portables, elle a conservé une vision traditionnelle des relations sociales. La domination masculine ne souffre pas d’être mise en question. Le père reste le garant de traditions qui s’approprient le corps des femmes, que ce soit pour leur interdire toutes relations juvéniles avec l’autre sexe, ou pour lui en imposer par le biais d’un mariage précoce. Si Nisha se sentait d’abord une enfant de la Norvège et de son époque, ses parents ne voyaient pas les choses du même œil.
Son père Mirza a souffert d’avoir à faire les plus basses besognes et d’être peu considéré en arrivant en Europe, et s’il a adopté le confort moderne pour sa famille, tout en souhaitant que ses enfants fassent de solides études pour leur éviter les épreuves vécues au bas de l’échelle sociale, il a gardé une conception particulièrement conservatrice des relations entre les hommes et les femmes. Tout en voulant voir ses enfants étudier à l’université, il ne veut pas les voir ressembler à ces « connards de blancs ». Il a beau adorer sa fille, il ne peut tolérer « son écart de conduite », et s’il pourrait être tenté de passer outre, les hommes de sa communauté  exigent de lui qu’il la punisse pour l’exemple, évitant ainsi aux autres enfants (pensent -ils) d’être tentés par le mode de vie occidentale, et surtout par ses mœurs. En filigrane apparaissent les contradictions auxquelles ils se heurtent, rêvant à la fois de voir leurs fils exercer une médecine de pointe et leurs filles être assignées à de mornes vies domestiques. « Une femme de médecin n’a pas besoin de travailler … », ni de choisir son mari, un bon parti choisi par sa famille devrait combler toutes ses aspirations. Mais les mariages arrangés engagent aussi la soumission des fils à leurs familles, en particulier au choix de leurs mères d’une épouse docile et bonne maîtresse de maison . Soumission et frustration s’entrelacent et se répètent, avec leur lot de violences et d’injustices.
Retour au Pakistan
C’est donc déchiré entre son amour paternel et un sens de l’honneur qui lui est dicté au moins autant par le qu’en dira-t-on  que par ses convictions, que Mirza va emmener Nisha de force au Pakistan, où sa sœur et sa famille sont chargées de la remettre dans le droit chemin en lui enseignant de force les coutumes ancestrales d’un pays où elle n’a jamais vécu, mais dont heureusement elle parle la langue.
Cette entrée en matière peut sembler à la fois banale et insupportable.
Banale car c’est encore le lot de millions de jeunes filles dans le monde de voir, dès la puberté, voire même avant, leurs corps manipulés comme des objets sexuels que l’on prive de liberté, auxquels on inflige des corrections ou des mariages forcés. Elles n’ont pas de statut (sexuel) autonome en tant qu’être humain mais ne peuvent être que filles de, femmes de, mères de… Les scènes avec les services sociaux norvégiens sont pour les parents des moments de honte et de pression sur Nisha qui tente à la fois de préserver sa famille et de conserver un espace de liberté, en l’occurrence celui de l’école où elle poursuit des études sous haute surveillance après son retour précipité du Pakistan, car elle a été arrêtée par la police en train d’embrasser son cousin.
Insupportable car nous avons déjà oublié que c’était aussi le lot des jeunes femmes occidentales il y a encore quelques décennies d’être surveillées de près, contrôlées dans leur accès à l’espace public mais aussi à la sexualité. On disait d’une fille qu’elle avait « fauté », jamais d’un garçon. Rappelons-nous que les mariages étaient sinon toujours arrangés par les familles, souvent contrôlés voire empêchés quand il y avait une « mésalliance » en vue. La virginité des filles restait un enjeu important, alors que nul ne se souciait vraiment de celle des garçons, et celles qui avaient franchi le Rubicon le payaient souvent très cher, surtout celles qui se retrouvaient enceintes si le garçon ne « réparait pas la faute » par un mariage qui s’avérait le plus souvent douloureux.
Jouer au basket en cachette 
Si l’oppression, les manipulations, les violences et la honte que subit Nisha nous horrifient, mesurons bien qu’elles ont longtemps été le lot commun de toutes les femmes, et le restent encore trop souvent pour nombre d’entre nous de par le monde.
Jusqu’à ses premiers émois amoureux, Nisha aime profondément sa famille et respecte son histoire et ses traditions pakistanaises qu’elle parvient à intégrer dans sa vie Norvégienne, même s’il lui faut parfois se cacher pour jouer au basket ou s’échapper par la fenêtre pour aller danser avec ses ami.e.s. Elle ne sait pas encore à quel point elle prend le risque de voir basculer sa vie. Car dans le même temps, elle est une jeune fille de son époque qui revendique la liberté et l’égalité auxquelles tout être humain peut aujourd’hui prétendre, sinon toujours accéder.
 

 
Les deux principaux protagonistes de l’histoire, Nisha et son père Mirza (joué par Adil Hussein que l’on avait déjà vu dans l’Odyssée de Pi) tissent tout au long du film une relation qui nous tient en haleine et nous fait passer de la révolte aux larmes, de la colère à l’empathie ou à l’espoir. La jeune Maria Mozhdah incarne son personnage avec force et subtilité. Sans cesse elle tente de se soustraire aux injustices qui lui sont faites, de se sauver de la cage dans laquelle on essaie de l’enfermer. Elle ne se lamente pas devant son passeport qui brûle, elle ne s’effondre pas non plus devant des barreaux qu’elle rêve de faire disparaître. Monter sur le toit de la maison et faire voler un cerf-volant lui permet une évasion symbolique qui lui donne la force d’affronter sa claustration sans s’y résoudre. Elle n’est pas la « faible femme » écervelée que le cinéma se complaît encore trop souvent à mettre en scène. Jamais elle ne renoncera au sentiment légitime qui l’habite, celui d’avoir le droit de choisir sa vie. Même si pour cela elle doit affronter non seulement la violence ou la lâcheté des hommes de sa famille mais également l’intransigeance des femmes qui sont les garantes soumises, et même souvent coopératives, de la survivance de la domination masculine. C’est à dire toutes celles qui sont incapables de lui imaginer une alternative.
Que ce soit chez sa mère ou sa tante, elle rencontre surtout froideur et rouerie. L’opinion des voisin.ne.s et leur intégration sociale leur importent davantage que le bonheur de leurs filles. Elles préfèrent les voir mortes que porteuses de ce qu’elles considèrent comme un déshonneur. Si sa cousine est compatissante, elle est déjà prise dans le rêve mortifère du mariage salvateur qui lui fait parer les jeunes hommes d’un masque de prince charmant sans lequel elle ne peut imaginer sa vie.
Seule la petite sœur retrouvée au retour en Norvège lui manifeste un amour inconditionnel. C’est vers elle que se tourne son dernier regard dans une maison qu’elle sait quitter pour toujours et vers sons père qui la laisse partir vers un avenir incertain.De fait, la cinéaste Iram Haq ne reverra pratiquement pas sa famille pendant 26 ans et la réconciliation ne se fera qu’autour de la réalisation du film, peu avant la mort de son père.
Une histoire vraie
Iram Haq nous raconte cette histoire, son histoire, d’une façon magistrale et nous sortons bouleversé.e.s de sa projection. Elle nous fait non seulement partager une expérience particulièrement douloureuse et d’une très grande violence, mais donne une dimension universelle à son propos. Elle nous invite à penser un monde qui nous envoie le plus souvent des injonctions primaires toujours liées au corps des femmes. Jamais manichéenne, Iram Haq ne juge pas ses personnages, elle nous permet de comprendre leur cheminement intérieur, toujours douloureux, entre aspiration à la liberté et répression. Courageuse et déterminée, Nisha ne veut pas renoncer à sa liberté, même au bord du précipice d’amertume et de douleur auprès duquel son père l’entraînera. Le dilemme intérieur entre l’amour et le pouvoir se manifeste dans l’intensité des regards échangés par Nisha et Mirza, en particulier le dernier. Ils expriment subtilement tout le tragique de la vie humaine !
Toujours à la juste distance de ses sujets qu’elle filme avec autant de force que de respect, Iram Haq nous livre un film puissant et sobre. Elle ne cherche pas à nous sidérer avec les images, mais nous ouvre un espace de réflexion qui permet d’entrevoir des alternatives, des évolutions possibles de mentalités et de traditions qui oppriment les femmes mais aussi les hommes.
Elle invite toutes les femmes à se construire en sujet autonome et  tous les hommes à repenser leur rôle dans l’oppression et le malheur des femmes qui entraînent bien souvent le leur. Que se passerait-il si l’amour et la bienveillance nous étaient plus précieux que le qu’en dira-t-on.
 
Marie-Hélène Le Ny 50-50 magazine
 
Sortie de la Mauvaise réputation le 6 juin
 

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