Cinéma Les filles du soleil d’Eva Husson: des femmes qui refusent leur destin de victimes

Les filles du Soleil est un film porté avec beaucoup de justesse par Golshifteh Farahani, qui joue Bahar, une combattante kurde et Emmanuelle Bercot, qui interprète Mathilde, une reporter de guerre. Eva Husson propose une fiction qui évoque le quotidien des femmes kurdes qui refusent leur destin de victimes face à Daesh. Elles ne sont pas là pour se venger, elles essayent de survivre aux atrocités dont elles sont doublement victimes, en tant que Kurdes et en tant que femmes et surtout elles veulent la liberté, pour elles et leur peuple. Un film étrillé par certain.es journalistes avec des termes hallucinants comme  » film obscène »  alors qu’il est un des très rares films français engagés, qui met en valeur des femmes exceptionnelles, en première ligne face à Daesch. Un film fort à découvrir. 50-50 magazine a assisté à une projection suivie d’un débat en présence de la réalisatrice qui a raconté la genèse de son film. 

Un travail de terrain

Un gros travail de recherches a été fait à partir du moment où j’ai proposé l’histoire à la productrice Didar Domehri qui est une superwoman parce qu’il y a peu de personnes qui auraient pu financer ce film comme elle l’a fait. Dès le départ, nous avons travaillé en tandem sur le sujet et nous sommes allées toutes les deux au Kurdistan, quand il y avait encore la guerre. Nous avons rencontré les combattantes, les femmes qui avaient survécu, qui avaient été captives, qui étaient dans les camps, les députées qui se sont battues comme des lionnes pour que la communauté irakienne et la communauté internationale fassent quelque chose, agissent.

Puis, je suis allée au front, j’ai rencontré les hommes qui avaient mis en place des réseaux d’exfiltration à partir de Raqqa et de Mossoul, et j’ai proposé des personnages en me nourrissant aussi de lectures plus académiques sur le sujet, pour vraiment arriver à construire des personnages de fiction. Je crois profondément au pouvoir de la fiction, au fait que l’on puisse être dans une empathie importante et profonde lorsque l’on connaît le parcours des personnages. Très rapidement, Didar Domehri et moi, nous nous sommes demandé si nous allions faire un documentaire ou une fiction. Mais il y a des choses que nous n’aurions pas pu raconter dans un documentaire. Quand on est une femme journaliste, le risque est trop grand de se faire capturer, torturer. Le processus a duré deux années à peu près jusqu’à ce que nous tournions le film en Géorgie.

Quand j’ai présenté le sujet, j’étais pétrifiée par cette série d’attentats que nous avons toutes et tous vécue, c’est quelque chose qui m’angoissait énormément. Et je suis tombée, en août 2015, sur des articles qui racontaient l’histoire de ces femmes qui refusent leur destin de victimes. Je me suis dit que nous pouvions le faire, nous avions les moyens, l’énergie, l’envie, le timing, la capacité de réagir assez rapidement, ce qui est rare dans le cinéma, car le film s’est fait très rapidement comparé à d’autres processus.

J’ai des raisons beaucoup plus personnelles d’avoir voulu réaliser ce film. Je viens d’une famille où mes deux grands-pères étaient soldats, l’un était général en France, l’autre était soldat républicain et s’était engagé pour lutter contre le franquisme et le fascisme. Avec son frère, ils ont combattu pendant 3 ans, ce frère était devenu le chef du parti anarchiste espagnol en exil. J’avais une mythologie familiale : des idéaux de gauche, des luttes qui sont quelques fois dans un idéal fou, et en même temps sans ces personnes-là nous ne tiendrions pas debout, le fascisme prendrait place dans nos vies quotidiennes. Il faut quand même se rendre compte que sans les Kurdes, nous n’aurions pas vaincu Daesh, elles/ils ont été au front de tous ces combats-là, l’Occident les a laissés tomber comme des merdes. À un moment, il est vraiment nécessaire de parler de ces combats, de transmettre.

Il y a deux points de vue dans mon film : le point de vue de Bahar et le point de vue de Mathilde, qui s’entrecroisent et se répondent. Car je crois beaucoup au fait que ce mythe occidental et moderne de « on est seul face au monde », ce sont des conneries : l’être humain n’existe pas s’il n’est pas inscrit dans un collectif.

Médias de guerre

En France, c’est impossible de financer un film s’il n’y a pas une majorité de langue française. Donc au début c’était une contrainte, mais j’en ai compris l’intérêt en faisant des recherches. J’ai fait des interview avec des reporters de guerre pendant un an, notamment avec Xavier Muntz qui avait fait le documentaire Encerclés par l’État islamique qui est extraordinaire. Il était resté trois semaines pendant le siège de Sinjar, la ville dont je parle dans le film. J’ai découvert un monde que je connaissais très peu, que j’avais un peu vu par le cinéma ou quelques documentaires, mais que je fantasmais plus qu’autre chose.

J’ai trouvé des gens qui étaient tout simplement extraordinaires. Au fur et à mesure, je me suis dit qu’on ne peut pas parler d’une guerre en 2018 sans parler du travail des reporters de guerre. Parce qu’il y a une mise en scène de la guerre en permanence, c’est-à-dire que les milices kurdes, prennent les journalistes avec elles. Cela fait partie de la guerre, cela fait partie du récit, de la communication autour de la guerre. Quand je suis allée au front, j’ai rencontré le responsable des médias, c’est extraordinaire quand même. Que ce soit une armée officielle ou non-officielle comme la guérilla kurde, tout le monde est très conscient de l’importance de la communication.

 

Réalisme, histoire et fiction

Le choix de mettre en scène le PKK (Parti des Travailleurs Kurdes) a demandé beaucoup de travail, parce qu’on a recréé tous les emblèmes, tous les logos, tous les drapeaux. Nous ne nommons pas les factions, mais il y a une rigueur et une réalité là-dedans qui est très présente. Nous avions un ancien combattant de l’YPG (Unité de protection du peuple)  (1) avec nous qui nous disait que ça le faisait halluciner, il regardait sur le sol pour voir s’il n’y avait pas de mines tellement c’était réaliste.

La première raison qui m’a fait vraiment construire un film de fiction et de ne pas nommer les factions est simple. J’ai lu des articles sur un bataillon de femmes qui s’appelait les Filles du soleil, des femmes extraordinaires qu’on présentait comme des combattantes. Lorsque je suis allée au Kurdistan, je cherchais ces Filles du soleil, personne n’en avait entendu parler, et finalement je les ai trouvées presque par hasard. J’ai reconnu la capitaine au cours d’une interview, et en la faisant parler, je me suis rendue compte que ce bataillon faisait partie des Peshmerga (Forces armées du Kurdistan irakien) qui est l’armée officielle du Kurdistan et n’avait pas combattu à Sinjar. Par honnêteté intellectuelle, cela me semblait impossible de présenter un bataillon qui n’y avait pas combattu quand il y avait des héroïnes, les YPJ, qui, elles, avaient repris Sinjar. Ce qui est drôle c’est qu’apparemment tout le monde s’en fout. Je me suis dit très simplement : le conflit kurde c’est un conflit qui a plus de mille ans, d’une complexité extrême, il y a un processus historique de colonisation/décolonisation qui entre en jeu.

Pour moi, un film de fiction n’est pas l’endroit pour expliquer un tel enjeu, une telle complexité, franchement c’est impossible. Je trouve intéressant de rentrer par cette porte et les gens qui sont curieux s’empareront d’un livre, iront voir des documentaires plus précis, plus pointus. Je voulais vraiment faire un film sur les femmes, je ne voulais pas me trouver prise dans une guerre d’influences.

Les Turcs avaient recommencé à bombarder Sinjar le matin où on voulait y aller : trois heures après j’apprenais qu’il y avait une attaque au gaz moutarde avec 300 blessé.es. C’était compliqué d’y faire un film. Nous avions aussi pensé à la Turquie, mais il y a eu un coup d’État six mois après… La Géorgie était le seul pays où vivait une communauté kurde, et où il y avait à la fois une situation politique stable et des infrastructures cinématographiques pour faire un tournage. En Géorgie, les paysages ressemblent énormément à ceux du Kurdistan. La communauté kurde nous a accueillie à bras ouverts, elle a été d’une générosité exceptionnelle, et nous pouvions avoir les paysages, les rôles secondaires et les figurant.es. Pour les rôles principaux, nous avons fait venir des Kurdes de Suède, d’Allemagne, de France, de Turquie aussi.

Nous avons présenté le film à Souleimaniye au Kurdistan, en Irak, ce fut une projection incroyable avec 2000 personnes, les personnes se levaient dans la salle et applaudissaient en hurlant quand les héroïnes disent « vive le Kurdistan libre », à Hambourg aussi, au festival du film kurde, c’était assez drôle parce que l’organisateur avait prévu une projection de 250 places et mille personnes sont venues, à tel point que la police a cru qu’il y avait une manifestation (rires). Les femmes kurdes surtout viennent me voir, il y a une réception bienveillante de la part des hommes kurdes, mais c’est assez drôle : la scène de l’accouchement est un petit plus dure pour eux (2).

 

Transmettre par la fiction

Je me suis posée cette question : est-ce que j’allais contribuer à la réinsertion des survivantes en leur demandant de participer au tournage ? Et je me suis dit que c’était indécent, ce n’était pas ma place de leur faire revivre des traumatismes dans un contexte tellement étrange. Le cinéma est bizarre: ce n’est pas la vraie vie, en même temps on voit des choses qui nous rappellent la vraie vie.

On ne peut pas se leurrer, même si on a l’impression en tant que spectatrice que le cinéma c’est faire semblant, en fait quand une actrice joue une scène de viol ou de témoin de viol, elle le vit dans sa chair, sinon ça ne se verrait pas de cette manière sur son visage. En finissant la scène de viol, Golshifteh et moi étions au bord des sanglots, c’est extrêmement compliqué, surtout quand on est une femme. Ce qui était le plus juste, c’était de prendre des actrices/acteurs professionnel.les kurdes qui auraient la technique et la distance pour ne pas se sentir accablé.e.s personnellement. Cela étant dit, l’actrice qui joue Lamia, la jeune femme qui accouche, Zübeyde Bulut, est yézidie, l’histoire de sa famille rappelle énormément ce qui s’est passé dans le film. La communauté yézidie a vécu, je crois, 73 génocides dans son histoire, elle m’a raconté comment son père s’était fait assassiner, que sa famille s’est alors exilée en Allemagne. Quand je lui ai donné le rôle, elle m’a dit que c’était le rôle de sa vie et que c’était incroyable. Elle m’a emportée complètement dès le casting de toute façon.

Je pense que la fiction doit rester la fiction. Je participe bien mieux à la « cause » en transmettant par la fiction cette souffrance, cette tragédie, et surtout ce courage.

 

Propos recueillis par Marie-Hélène le Ny et Caroline Flepp 50-50 magazine

1 Unité de protection des femmes organisation militaire kurde composée exclusivement de femmes

2 Une combattante accouche à même le sol

 

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