Portraits Wedad Al-Badwi, instigatrice d’une presse plus libre au Yémen

Wedad Al-Badwi

Wedad Al-Badwi, jeune Yéménite de 27 ans dégage une timidité certaine, qui contraste avec le discours éloquent qu’elle a tenu à l’une des conférences du forum « Marche des femmes Maghreb/Machrek vers la démocratie et la parité », qui s’est tenu les 27 et 28 avril derniers.

Comme la majorité des femmes présentes au forum, elle est venue comparer les problèmes que vivent les femmes yéménites avec ceux des autres femmes de la région et échanger sur les diverses expériences déjà réalisées dans les autres pays.

Wedad tient aussi beaucoup à exposer ce qui se passe dans son pays, où la situation des femmes semble l’une « des pires au monde ». Mariage des fillettes à partir de 10 ans, plus fort taux de filles-mères au monde, taux de mortalité maternelle très élevé, violences et discriminations constantes à leur égard… Les femmes yéménites semblent réduites à n’être que « la propriété de l’homme ».

Pourtant, elles sont descendues massivement dans les rues au printemps 2011, avec le même espoir que leurs sœurs tunisiennes ou égyptiennes de voir un jour la situation des femmes de leur pays s’améliorer. C’est cet espoir qui a poussé Wedad à s’engager

Le rêve d’une révolution culturelle

Fille d’une famille de huit enfants, elle vient d’une ville moyenne, pas très loin de Sanaa, la capitale. Son père, professeur qui enseigne l’islam, ne souhaite pas qu’elle travaille. Après avoir brillamment terminé des études de journalisme à l’université de Sanaa, elle met un an à convaincre son père de la laisser travailler. Les voisins et les fils de la famille exercent alors de telles pressions sur le père que la famille Al-Badwi est contrainte de changer de domicile.

Wedad trouve un poste de journaliste dans un quotidien pro-gouvernemental, Ejoumhouria. Mais elle rêve d’une information beaucoup plus libre, critique, qui ferait la part belle aux femmes. Ce challenge, elle le réalise en lançant en 2012, avec six amis journalistes (dont trois femmes), le Centre médiatique culturel, premier centre médiatique du pays.

Pour Wedad, c’est l’occasion de lancer une « révolution culturelle ». Son idée principale ? Faire avancer l’égalité entre les femmes et les hommes et donner à voir une autre image de la femme yéménite en diffusant une information de qualité sur ces sujets.

Parallèlement, le Centre s’attaque aussi à des sujets tabous, en rédigeant, par exemple, des articles qui dénoncent la mauvaise gestion des partis politiques, sujet courageux, dans un pays classé en 171e position en termes de liberté de l’information (*).

Les financements sont minimes et sont à la charge des cofondateur-trice-s, qui exercent d’autres activités journalistiques pour aider à faire tourner le centre. Wedad travaille quatre jours à Ejoumhouria, mais quittera ce poste « dès que nous aurons trouvé des bailleurs », déclare-t-elle.

Beaucoup de pressions

Pour l’instant, le manque de financements n’est pas une si mauvaise chose car il prive les détracteurs de moyens de pression. « Les femmes qui travaillent dans le social ou sur les droits humains sont maltraitées au Yémen. Aux violences verbales et physiques s’ajoutent toutes sortes de pressions, comme la confiscation ou la destruction de leur matériel en public », raconte Wedad.

Par mesure de prudence, le Centre médiatique est toutefois resté fermé pendant les manifestations du début de l’année. Mais les activités ne se sont pas arrêtées pour autant puisque Wedad et ses amis se sont réuni-e-s dans les cafés, pour continuer le travail. Wedad reconnaît cependant souffrir d’une grande fatigue « liée à toute cette pression ».

A-t-elle peur ? « Je n’ai absolument rien à perdre. Mon domicile a déjà été détruit pendant les manifestations l’année dernière et je sais que la situation pourrait se reproduire, alors je n’y pense pas et continue d’avancer. »

Elle confie toutefois que l’échec de la révolution – qu’elle attribue en grande partie à l’intervention de l’Arabie Saoudite, qui aurait interrompu volontairement le processus en cours – a conduit à une situation encore plus terrible pour les femmes.

Et avoue avec amertume : « J’ai parfois l’impression de vivre un cauchemar, je ne suis pas découragée mais vexée. Vexée que les revendications de la jeunesse et des femmes aient été piétinées comme ça. Vexée de l’image que l’Arabie Saoudite a fait circuler sur notre révolution, et qu’elle ait contribué à nous la confisquer ».

Myriam Merlant – EGALITE

(*) Classement mondial 2011-2012 pour la liberté de l’information par Reporters sans frontières. Le Yémen a la 171e place sur 179 pays.

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