Non classé Sophie, femme, jeune et médecin de campagne

Elles ont une énergie qui décoiffe. Du courage. De la générosité. De l’intelligence. Un peu, beaucoup, passionnément, parfois à la folie. Des femmes ordinaires et extraordinaires à la fois. Comme on en connaît et comme on en croise tous, pas dans les films et dans les romans, mais dans la réalité, dans la vie, au détour de nos chemins. Elles nous étonnent, nous interpellent, nous époustouflent. Ce sont les héroïnes du quotidien.

Avec ses cheveux très courts, son sourire juvénile et sa voix rieuse, on ne croirait jamais que Sophie a 27 ans et qu’elle est déjà médecin. D’ailleurs, les patients l’appellent par son prénom, ou « la p’tite »…

Dans moins de deux mois, elle aura officiellement terminé son internat et exercera la médecine de campagne à temps plein : un choix qui confine à la vocation tant cela fait longtemps qu’elle rêve de cette médecine de proximité.
Pour l’instant, elle fait un remplacement dans un gros bourg de 1500 habitants dans le Médoc, dans un cabinet qui rayonne sur une dizaine de kilomètres.

A la fac, elle a appris la médecine, dont elle a approché presque toutes les spécialités, à l’exception de la médecine générale : celle-là ne s’apprend pas sur les bancs universitaires, mais – par choix et par choix seulement – dans un cabinet de médecin.
Sophie a donc tout appris sur le tas, dans ce cabinet de campagne où défilent toutes sortes de pathologies, et toutes sortes de gens. Et c’était exactement ce qu’elle voulait.

Un médecin de campagne (en l’occurrence, « une femme médecin de campagne ») a peu en commun avec un généraliste de ville. C’est dans cette inépuisable palette des demandes, des besoins et des situations que Sophie voulait se plonger.
« En deux heures, » raconte-t-elle, « je peux voir un nouveau-né en détresse, un papy qui arrive directement de ses vignes avec un violent mal au dos, une jeune femme qui vient pour sa première consultation de contraception pendant qu’une autre a une crise d’asthme dans la salle d’attente. »

Le cabinet où elle exerce se trouvant à mi-chemin entre deux hôpitaux dont chacun est situé à 45 minutes du village, elle doit pouvoir et savoir tout faire, parfois aussi en même temps !
Sa journée type tourne autour de dix heures de travail. Mais elle ne sait jamais à quelle heure elle terminera car « une dernière urgence, même si elle n’en est pas vraiment une, ça ne se refuse pas… »

Sophie met environ cinquante minutes pour arriver au cabinet : elle tient à habiter en ville, et suffisamment loin de ses patients pour se protéger « un peu ». Elle commence par regarder le courrier, appelle l’hôpital si elle y a envoyé un malade, prend les rendez-vous urgents de ses patients avec les spécialistes.

Puis les choses sérieuses commencent : trois patients par heure en moyenne, entre lesquels s’intercalent les urgences et les décisions à prendre très rapidement. Radio ou pas pour la gamine qui est tombée de vélo ? La piqûre d’insecte, allergie ou pas ? Le malaise cardiaque, SAMU ou pas ? Entre deux, il faut suturer une plaie à la main. Il ne suffit pas d’avoir du savoir-faire ; il faut aussi de la réactivité, une aptitude-minute à prendre les bonnes décisions.

Soigner et aussi écouter

Et puis – surtout ? – il faut écouter pour entendre ce qui parfois ne se dit pas, et deviner, en auscultant la rhino du petit, la détresse psychologique de la mère qui ne dit mot.
Sophie fait également des visites à domicile : le patient en fin de vie, la personne alcoolisée, le handicapé qui ne sort pas. Chez les patients – parfois dans des maisons au sol en terre battue – elle ne fait pas seulement de la médecine, mais aussi de la pédagogie ; la tâche est plus ou moins facile selon l’état mental et intellectuel du patient.

Souvent, elle est confrontée à une misère sociale que la médecine classique ignore. Celle des femmes surtout, qui sont le plus souvent dans le Médoc des ouvrières agricoles «avec un beau visage et des mains ravagées par le travail dans les vignes ». Des femmes qui ne se reposent jamais et attaquent, en rentrant des vignes, une seconde journée de travail presque aussi rude. Beaucoup font des dépressions qu’elles ne devinent même pas. Elles se disent d’ailleurs « dures au mal » et refusent tout arrêt de travail.

Ce que Sophie préfère, ce sont les consultations de gynécologie, surtout de contraception. Elle aime échanger avec les jeunes femmes dont c’est la première visite gynécologique, mettre en confiance celles qui ont été traumatisées par un praticien aux habitudes un peu âpres. Depuis peu, elle a appris à pratiquer l’examen gynécologique en décubitus latéral : au lieu d’avoir les jambes écartées et les pieds dans les étriers – position dont toute femme connaît l’humiliation – Sophie demande à la patiente, comme le préconise Martin Winkler dans Le Chœur des Femmes, de se coucher sur le côté, une jambe allongée sur la table d’examen et l’autre repliée au-dessus. L’examen, le frottis se font tout aussi bien et la patiente garde sa dignité.

Le soir, après ses interminables journées, Sophie devient twitteuse : elle est une adepte de la médecine 2.0, ces pratiques de médecins internautes qui prônent « la décroissance médicamenteuse », prescrivent rarement des antibiotiques, font de la pédagogie avant toute chose avec les patients. Une sorte de formation continue entre pairs partageant la même philosophie du métier.

Sophie sait bien qu’elle ne pourra pas travailler autant lorsqu’elle aura des enfants. Elle prévoit de limiter ses consultations à quatre jours par semaine, et de mettre en place un vrai partage des tâches avec son compagnon.

Pour 23 euros la consultation, 10 euros après charges, moins les impôts, et des journées de dix heures, que faut-il pour compléter la vocation ? Le désir chevillé au corps d’aider les autres en les soignant. Cela s’appelle l’intelligence des cœurs … L’intelligence et le cœur à la fois…

Danielle Michel-Chich – EGALITE