Non classé Kadhafi : dans le harem de l’ogre

Article publié par  Terriennes le 24 octobre 2012.


« Ne bouge pas sale putain! » Il m’a donné des coups, m’a écrasé les seins, et puis ayant relevé ma robe, et immobilisé mes bras, il m’a violemment pénétrée. Je n’oublierai jamais. Il profanait mon corps mais c’est mon âme qu’il a transpercée d’un coup de poignard. La lame n’est jamais ressortie. » Soraya avait quinze ans la première fois que Kadhafi l’a violée, elle voulait être dentiste, une vie gâchée.

En visite dans son école à Syrte, le guide l’avait désignée d’une main sur la tête, dont la signification était connue de tous : « celle-là, je la veux« . En racontant son histoire à la journaliste Annick Cojean, Soraya s’excuse d’utiliser ces mots crus qu’elle juge dégradants. Mais comment faire autrement? Ce sont les mots de son bourreau, « ce sont les seuls qui existent pour définir ce qu’elle a vécu » déplore Annick Cojean.

« Pour moi c’était objectivement très compliqué, je voulais quand même que le livre reste élégant  » admet la journaliste dans un sourire gêné. « Enfin, élégant, ce n’est vraiment pas le mot  » conclue-t-elle avec froideur. « Je lui ai demandé des détails, des détails que l’on n’a jamais parce que dans cette culture là, ces mots sont trop difficiles à dire pour les femmes« . C’est pour cela qu’elle présente le témoignage de Soraya comme un document, aussi brut que brutal. Pour une autre raison aussi :  » Aucune amazone, aucune amazone n’a témoigné« .

Une enquête tabou

Partie fin octobre 2011 en Libye, Annick Cojean devait écrire pour Le Monde une série d’articles (lien payant) sur le rôle des femmes dans la révolution libyenne. La veille de son retour à Paris, elle rencontre Soraya.  » Elle est belle comme le jour et elle est fracassée  » écrit-elle le 16 novembre dans les pages du Monde (article payant).  » J’ai recueilli son témoignage il y a un an maintenant. Après la mort de Kadhafi, je pensais qu’il y en aurait d’autres comme celui-là, et bien nous sommes un an après et il n y en a pas eu un seul qui est paru dans la presse internationale « .

Le sujet est tabou, « et quand on dit tabou en Libye, c’est d’une force terrible que l’on n’imagine pas en Occident, c’est souvent une question de vie ou de mort« . Annick Cojean décrit une enquête difficile à mener, ses sources se désistent au dernier moment, prétextant parfois d’une urgence hospitalière ou disparaissant simplement.  » A quoi bon ressasser des pratiques et des crimes si avilissants et si impardonnables ?  » lui a-t-on souvent demandé.

« Ce silence, cette tradition, ce conservatisme extrême de la société libyenne a joué en faveur de Kadhafi, il en a profité, il enfermait les gens dans ce silence sans avoir besoin de donner des ordres, tout le monde, spontanément, viscéralement, était enfermé dans l’omerta  » décrit la journaliste. Le dictateur est mort, mais le silence reste.

« C’est réellement pour la plupart d’entre elles une question de vie ou de mort  » explique Annick Cojean.  » Soraya est extrêmement courageuse, et quelques autres ont parlé mais elles étaient complètement terrifiées  » raconte la journaliste.  » Vous n’imaginez pas les scènes, certaines refusaient de me regarder dans les yeux, elles s’adressaient dans une pièce à ma traductrice, qui me rapportait leurs propos, puis elles venaient voir ce que j’avais écrit de leur témoignage, en gommant des passages par peur d’être reconnues : ‘si jamais mon mari me reconnaît, je vous promets je me tue m’a dit l’une d’entre elles « . Annick Cojean modifie leurs noms, réfléchit longuement à ce qu’elle peut se permettre de dire et ce qu’elle doit taire. Sur place, les menaces qui pèsent sur ces femmes sont multiples.

« Je suis souillée, alors je souille »

« La menace vient d’abord de leur propre famille, c’est la honte totale, c’est l’opprobre, quelques fois le crime d’honneur de la part des frères. Elles peuvent aussi être chassées de la famille, et devoir quitter leur village, leur tribu, leur argent, et une femme seule ne peut pas vivre en Libye, c’est épouvantable « . En Libye, une femme seule ne peut pas avoir accès à un appartement par exemple. Elle sera par ailleurs dénoncée si l’on constate qu’elle a entretenu des relations hors-mariage, y compris s’il s’agit d’un viol.

Pour les attirer dans sa forteresse de Bab al-Azizia à Tripoli, Kadhafi faisait pression sur ces jeunes femmes en menaçant d’emprisonner leurs frères, leurs pères ou leurs maris. Pour sauver la vie de leurs hommes, elles se rendaient à l’abattoir. Paradoxe insupportable, en étant violées, elles  » souillaient  » l’honneur des hommes qu’elles avaient ainsi sauvés. Seul moyen de le laver, leur propre mort.  » C’est juste terrible déplore Annick Cojean c’est réellement la détresse de ces femmes. Leur courage, leur noblesse la plupart du temps, et de constater qu’elles ont double et triple peine, parce qu’une femme est toujours coupable « .

 » Une fille perdue, soupirent mes parents. Une fille à tuer, songent mes frères, dont l’honneur est en jeu. Et cette pensée me glace. M’égorger ferait d’eux des homes respectés. Le crime laverait la honte. Je suis souillée, alors je souille « . Ce constat vibrant de Soraya fait échos aux paroles de son père, que la journaliste a aussi pu rencontrer.  » Il n’existe pas, chez nous, d’insulte plus terrible  » dit-il lorsqu’il évoque le viol de sa fille.  » Elle touche aussi mes fils. Détruits, complexés, incapables d’imaginer une autre issue pour paraître de vrais hommes que le meurtre de leur soeur. C’est terrible! Notre société traditionnelle est trop stupide et trop impitoyable. Vous savez quoi ? Aussi douloureux que cela soit pour moi son père, je rêverai qu’une famille étrangère l’adopte « .

Des victimes en danger

En dehors de leurs familles, des révolutionnaires  » zélés, assez aveugles  » constituent aussi pour ces femmes une menace dangereuse. Annick Cojean explique ainsi que  » Le président du Conseil national de transition de Libye, Moustapha Abdel Jalil (lui-même ancien ministre de la Justice de Kadhafi de 2007 à 2011, ndlr), ne voulait pas entendre parler de ça, et pour lui toutes ces filles étaient des coupables, en gros, des prostituées. Elles avaient profité du régime, elles avaient eu des largesses de la part de Kadhafi, il fallait donc les punir « .

«  C’était un comble qu’on puisse m’assimiler au camp de mon bourreau !  » s’exclame Soraya, qui a été obligée de fuir la Libye à la fin de la révolution. Après la mort de Kadhafi, elle revient et raconte son histoire aux rebelles.  » Il y a plein d’autres filles dans ton cas » lui répond-on.  » On m’a attribué un logement temporaire, réquisitionné dans le parc des anciens appartements de mercenaires de Kadhafi. A tort, je m’y suis sentie en sécurité. Un rebelle a abusé de moi. Une fille avec un tel passé… »

Enfin, la menace vient aussi des anciens Kadhafistes. «  Ils sont puissants, ils ont encore beaucoup d’argent, et il y a des armes partout. Effectivement, ces filles, croient-ils en tout cas, savent beaucoup de choses. C’est notamment le cas d’une des femmes dont je parle, qui a couché avec beaucoup d’hommes sur les ordres de Kadhafi pour les piéger. Elle m’a donné une liste impressionnante de noms, des personnalités très connues. Elle, elle est clairement en danger  » s’inquiète la journaliste. On a d’ailleurs retrouvé dans la forteresse assiégée de Bab al-Azizia, des cadavres d’amazones, assassinées dans la hâte par le régime en fuite.

Un Etat pornocratique

Ces femmes décrivent la dictature en un système qu’on pourrait qualifier de pornocratique, dans lequel Kadhafi avait mis les institutions au service de son obsession sexuelle. Le premier septembre 1981, il inaugure l’Académie militaire des femmes avec un discours vibrant :  » Nous avons décidé de libérer totalement les femmes en Libye pour les arracher à un monde d’assujettissement de manière qu’elles soient maîtresses de leur destinée (…) Aujourd’hui n’est pas un jour ordinaire mais le commencement de la fin de l’ère du harem et des esclaves « . L’Académie, qui a suscité l’espoir et les vocations de centaines de Libyennes à servir leur pays se révèle être une  » mascarade  » qui n’est utile qu’à servir de vivier d’esclaves sexuelles à la merci du dictateur.

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Anna Ravix – TERRIENNES

Annick Cojean, Les Proies, Grasset, 2012, 19€.