DOSSIERS \ Contraception masculine : encore un effort messieurs ! Deux hommes d’ARDECOM : «Pour les gynécologues, les mecs n’existent pas»

Pierre, deux enfants et quatre petits-enfants, et Philippe, sans enfant,sont deux membres fondateurs de l’Association pour la recherche et de développement de la contraception masculine (ARDECOM) qui a connu son apogée à la fin des années 70. Fort de leur expérience d’hommes contraceptés, ils expliquent leur engagement et les raisons de l’immobilisme français sur la contraception masculine.

Pouvez-vous revenir sur les origines d’ARDECOM ?

Philippe :On était une poignée d’hommes qui traînaient avec des copines dont beaucoup appartenaient à des groupes féministes dans la mouvance post-mai 68.
Dans les années 70, on avait des groupes de parole. On s’interrogeait beaucoup autour des politiques du vécu, ce qu’on retrouve dans le slogan, « le privé est politique », qui était le mot d’ordre des féministes de l’époque.
On déconstruisait déjà ce qu’on n’appelait pas encore le genre dans les communautés des années 70. Le féminisme, qu’est-ce que ça changeait pour nous, où on se situe ? On parlait du couple, du non-désir d’enfant, de prendre sa part dans la charge de la contraception. À un moment, on s’est dit qu’il fallait s’impliquer concrètement plutôt que de ne faire que parler.

En 1977 ou en 1978, on a pris contact avec le Dr Soufir qui travaillait à l’époque au CECOS (Centre d’Etude et de Conservation du Sperme) à Bicêtre. Là-bas, on pouvait déjà faire des spermogrammes, des bilans. On pouvait vraiment mettre en pratique cette possibilité de s’impliquer dans la contraception en tant que mecs. Ça nous paraissait évident, on se disait que c’était tellement chouette si c’était possible. C’est par ces groupes de parole que j’ai connu Pierre. Lui était venu dans les groupes de parole car il vivait en communauté.

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Couverture du n°2 de la revue d’ARDECOM

Aviez-vous l’impression d’être des martiens à l’époque ?

Pierre : Pas du tout. On était cohérents avec ce qu’on voulait.

Philippe : Non, pour moi c’était la possibilité de mettre en actes, de faire quelque chose, la parole a ses limites. C’était manifestement le seul moyen d’agir.
On a aussi créé notre revue et on avait une permanence pour informer, des gens venaient pour en savoir plus sur les contraceptions possibles et parler de leurs problèmes.
On a testé la contraception hormonale. Il y avait aussi déjà les slips chauffants.
Comment se passaient vos relations avec le Dr Soufir ?

Pierre : On était contents de le trouver. Il était très strict, professionnel, pas militant. Il s’intéressait à la contraception masculine pour répondre à des demandes de couple. Il refusait de donner une contraception aux femmes qui avaient trop de problèmes. Il a cherché une solution de manière scientifique. Il refusait de travailler avec les laboratoires pharmaceutiques. Il a utilisé des progestatifs pour arrêter la production de testostérone. Dans les pharmacies, la testostérone se vendait pour les gars qui n’arrivaient plus à bander, on pouvait en racheter pour maîtriser notre fertilité.

Il y avait de la recherche médicale sur la contraception masculine ?

Pierre : J’ai l’impression qu’il y en a depuis longtemps. Il y avait une préoccupation sur la surpopulation très présente en Inde, en Afrique. Il y a eu une campagne de vasectomie en Inde, les gens étaient payés pour se faire vasectomier.
Dans les publications scientifiques, ils utilisaient des essais faits sur prisonniers aux États-Unis et en Russie.

Philippe : Cet aspect chercheur de Soufir nous mettait en confiance. C’est quelqu’un de carré.

Pierre : On était une équipe de mecs qui avaient potassé le sujet. On avait fait des recherches sur la chaleur utilisée par les japonais dans leurs bains à 40°C et c’est un moyen de contraception. Idem pour les jeans serrés qui étaient à la mode à l’époque et nous remontaient les testicules. C’était aussi un moyen de contraception.
Ce côté sérieux et expérimental de la démarche nous plaisait. On l’a fait sans fanfaronner.

En fait, vous ne vous êtes pas rendus compte que vous étiez des pionniers…

Philippe : Non. Soufir se servait déjà de toutes ces méthodes avec des couples mais on était les premiers à partir d’une démarche de mecs. On a donc testé la contraception hormonale.

Pierre : Après, c’est vrai que nos compagnes s’en foutaient un peu.

Mais n’avez-vous pas une démarche égalitaire ?

Pierre : Oui mais ça c’était en théorie, dans notre tête. Dans la pratique, c’était notre truc, elles disaient que c’était bien, mais c’était notre affaire. Dans nos communautés on travaillait sur le genre ; comment les hommes et les femmes décorent, comment on fait la bouffe, comment on baise… c’était cohérent qu’on parle de notre sexualité et donc de contraception.

Philippe : Quand j’ai atteint zéro spermato, il n’était pas question de boire le champagne ou de s’en servir comme seule contraception avec ma copine.

Comment fonctionnait ARDECOM à l’époque ?

Pierre : On avait cette permanence hebdomadaire.On recevait beaucoup de courrier. Il y avait un engouement pour savoir comment ça marchait, les gens étaient étonnés que ça existe. Et puis le SIDA est arrivé, tout le monde est passé au préservatif.

Philippe : Ça a duré 3 ou 4 ans, jusqu’en 81-82. Nos protocoles d’expérience duraient un ou deux ans. Tout s’est effiloché petit à petit avec le SIDA.

Avez-vous eu des contacts à l’étranger ?

Pierre : On a fait un voyage au Québec pour discuter avec d’autres groupes de mecs. Eux étaient très en avance sur la vasectomie, sur la réversibilité.C’est un peu la même réaction qu’il y a dans les pays anglo-saxons. Ils sont plus pragmatiques, c’est « je ne veux plus d’enfants, donc je coupe ». Il n’y avait pas ce regard français, cette inquiétude de ne plus pouvoir avoir d’enfants. Nous on répond qu’on peut conserver son sperme ou réactiver sa spermatogénèse pour encore avoir des enfants.

Philippe : Cette attitude est plus présente en France. Les mecs surtout jeunes ont peur que les femmes le leur reprochent de manquer quelque chose, d’être accusés de ne pas être entiers. C’est vraiment dans la tête.

Est-ce spécifiquement français ? On le voit sur notre taux de natalité plus élevé que le reste de l’Europe.

Pierre : On pensait que ça venait de la culture protestante contre catholique. Sauf qu’en Espagne, la contraception masculine est plus répandue qu’en France. Il faut creuser ce sujet. Vous avez vu les recherches de Cécile Ventola ?

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Comment faire bouger les choses ?

Pierre : Il n’y a que des groupes radicaux ou anarchistes qui critiquent le genre qui s’interrogent et mettent en acte leurs critiques.
On parle de contraception pendant trois heures en tout à la fac de médecine. Pas étonnant que les médecins aient uniquement le réflexe pilule. Pourtant, proposer toutes les contraceptions relève juste du protocole de l’Organisation Mondiale de la Santé.
Les gynécologues sont dans une logique femme-enfant. Pour eux, les mecs n’existent pas. Quand le gynécologue est une femme s’installe une logique de confidence entre femmes.

On avait un espoir au moment de la renaissance du ministère des Droits des femmes qui arrivait en même temps que la critique de la pilule de troisième génération, en 2012-2013. On se disait qu’on allait venir nous voir parce qu’on avait moyen de partager les risques. Mais personne n’a réagi là-dessus, malgré deux rencontres avec le ministère et de nombreuses interviews. Je pensais que l’argument de l’égalité allait porter avec les associations et la population.

Pourquoi ça n’avance pas ?

Philippe : On a vraiment l’impression que la contraception masculine c’est plus difficile que la quête du Graal, parce que les labos ont toujours dit qu’ils trouvaient des molécules efficaces mais qui n’étaient pas encore au point, qui n’avaient pas d’autorisation de mise sur le marché.

Pierre : Les hommes, à part les culturistes, s’occupent encore moins de leur corps. Ça doit leur faire peur de s’intéresser aux hormones. Et puis, « pourquoi aller s’emmerder alors qu’elle peut prendre la pilule ? ». Il me semble que ce problème est très franco-franchouillard.

Propos recueillis par Guillaume Hubert, 50-50 Magazine

Voir le site d’ARDECOM

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