Ce que la Grèce fait aux femmes Anna ou le courage ordinaire d'une femme face à la crise

Originaire de l’île d’Ikaria, Anna a grandi dans des circonstances très difficiles, dans une fratrie de neuf enfants constamment en mouvement suite à l’incendie de leur maison alors qu’elle n’était encore qu’un bébé. Bien que la vie d’Anna ait été marquée par une suite de difficultés à surmonter, liées à la pauvreté, à la violence des hommes et aux injustices sociales, aggravées par la crise de la dette, elle n’a jamais baissé les bras ni perdu le sourire. Anna a témoigné avec beaucoup de générosité du sort qui est fait aux femmes les plus vulnérables, celles que ni le savoir ni la fortune, et encore moins un homme solidaire et respectueux, ne protègent de la dureté d’un monde où les règles du jeux sont écrites par les hommes possédants !

A quel âge avez-vous commencé à travailler ?
J’ai travaillé pour la première fois à l’âge de neuf ans. Je gardais un petit enfant pendant l’été. Avec ma première paye, je me souviens être allée m’acheter un pantalon rouge et avoir fait des courses pour ma mère, j’étais si fière ! J’ai travaillé tous les étés jusqu’à la fin du collège. Ma famille s’était installée à Athènes, et j’étais restée avec l’une de mes sœurs mariée à un homme alcoolique. Suite à une agression de sa part, j’ai fait une tentative de suicide à l’âge de seize ans. Le lendemain j’ai quitté mon île afin de rejoindre ma famille à Athènes. J’y ai été embauchée le jour même, comme fille au pair dans une famille. J’y suis restée un an puis j’ai travaillé dans un restaurant.
La rencontre avec l’homme qui deviendra votre mari et s’avérera un homme violent a été décisive dans votre vie, comment avez-vous traversé cette époque difficile ?
L’année de mes dix-huit ans j’ai retrouvé un travail de jeune fille au pair dans une famille qui m’avait même assurée pour les soins de santé. A cette époque je me suis faite opérer de l’appendicite et j’ai rencontré mon mari à l’hôpital. Il est venu m’apporter des fleurs… Après trois mois je l’ai épousé. Malheureusement je me suis très vite retrouvée face à quelqu’un de très violent, et à l’hôpital un mois à peine après notre mariage. Pour la deuxième fois de ma vie j’ai pensé à mettre fin à mes jours. Me rendant compte à ce même moment que j’étais enceinte, ma vie a changé. Mon mari a essayé de me faire avorter, mais j’ai refusé. J’étais certaine que j’allais avoir une fille ; je détestais tellement les hommes à cette époque. J’ai vécu treize années horribles avec lui. Quand mon deuxième enfant a eu sept ans, je suis rentrée à Ikaria avec mes enfants. Au cours de ces années j’ai toujours travaillé : dans des restaurants, dans les champs au moment des récoltes d’olives, en tant qu’aide-ménagère dans des familles… Mais je n’ai pas été assurée à la sécurité sociale par mes employeurs. Quelques mois après mon retour à Ikaria, mon mari est venu mettre le feu à notre maison, tout a brûlé, il ne restait plus rien. Il a été condamné à un mois de prison ferme. J’ai décidé de payer de mes économies s’il acceptait en échange un divorce à l’amiable. Il n’a pas tenu parole et le divorce a duré très longtemps…
Une nouvelle rencontre va changer le cours de votre vie et vous mener en Allemagne, quelle a été votre expérience de salariée immigrée dans ce pays souvent donné comme modèle aux Européen-ne-s ?
En 1994 H, est entré dans ma vie. Il était allemand et nous avons fait face à des difficultés à cause de nos différences de culture. Nous avons quitté Ikaria au bout de deux ans, mon ex-mari nous y importunant constamment. Nous avons vécu ensuite trois ans à Thessalonique avant de partir en Allemagne. Après deux mois j’ai trouvé du travail à l’hôtel Holiday Inn de Hanovre. Mon compagnon avait lui aussi trouvé un emploi qu’il n’a malheureusement gardé que deux mois. Je me suis rendue compte alors qu’il avait un problème d’alcoolisme. Nous avons décidé de nous séparer d’un commun accord. Je me suis donc retrouvée seule en Allemagne, sans parler allemand et avec deux enfants à charge. Je suis restée en contact avec H. tant que j’ai habité en Allemagne. Pendant deux ans je l’ai accompagné à des séances de soutien contre son addiction mais j’avais deux adolescents à élever et il fallait que je leur donne la priorité.
J’ai travaillé en Allemagne pendant onze ans, dont huit à l’Holiday Inn, en cuisine. L’ambiance n’y était guère agréable, il y avait constamment des vols et certaines employées entretenaient des relations avec notre chef. Je travaillais dans cet hôtel à l’époque où ma mère s’est trouvée mourante. Suite à une chute au travail, je venais de subir une opération et l’assurance maladie m’autorisait un congé que mon patron ne m’a pas autorisée à prendre pour me rendre à son chevet. Elle est décédée quelques jours plus tard et je n’ai pu m’absenter que trois jours alors que la législation allemande prévoyait une semaine de congés.
A mon retour, j’ai réalisé que des collègues s’absentaient pour des motifs bien moins graves, et étaient indûment payés avec l’aval de mon patron. J’ai senti l’ironie de la situation dans laquelle je baignais depuis huit ans. Je ne pouvais plus être la «bonne à tout faire», ni fermer les yeux sur les vols à répétition. Après ce changement, j’ai été rapidement informée que l’on n’avait plus besoin de mes services, que l’hôtel faisait face à la crise ! Suite à ma demande de me préparer mon solde, j’ai dû faire face à des intimidations et des humiliations de la part de mes supérieurs. Ils voulaient que je me déshabille devant eux pour vérifier que je ne dissimulais pas d’objets appartenant à l’hôtel dans mon casier. En colère j’ai alors pris le strict minimum et rendu la clef de mon casier. J’ai quitté l’hôtel décidée à porter plainte. Soutenue gracieusement par un avocat proche de mon fils, je suis allée au tribunal. J’ai finalement touché 3700 € et reçu une excellente lettre de recommandation de mon ex-employeur. Puis j’ai quitté l’Allemagne en 2009.
Comment s’est passé votre retour en Grèce et votre recherche d’un nouvel emploi ?
J’avais commencé à chercher un emploi en Grèce avant de quitter l’Allemagne, et j’ai trouvé un travail d’aide à domicile dans un quartier bourgeois d’Athènes, alors que la crise frappait déjà le pays. Je devais m’occuper d’un couple de personnes âgées chez qui j’habitais. J’avais une assurance maladie et touchait 800 € par mois. C’était un travail difficile car le monsieur était souvent alité et demandait beaucoup de soins. L’approche de sa mort a déclenché chez moi de nouvelles crises de panique comme j’en avais connu en Allemagne lors de mes problèmes professionnels. Il était comme un second père pour moi, j’y étais profondément attachée. Je m’occupe toujours de sa femme, il est décédé il y a 3 ans en me demandant de prendre soin d’elle. Je me sens liée par cette promesse et ne peut quitter ce travail alors que ma patronne a baissé mon salaire à 600 € par mois sous prétexte que ses revenus immobiliers ont diminué avec la crise alors que ses impôts augmentent.
Nous faisons maintenant les courses à l ‘économie. Cela me pèse car je travaille 6 jours et demi par semaine et dois passer toutes mes nuits sur place. J’ai élevé seule mes deux enfants avec lesquels j’ai un rapport très profond et je vis seule depuis 16 ans, mais je viens de rencontrer un homme divorcé qui est sans travail et habite loin d’Athènes. Je n’ai pas besoin d’être soutenue économiquement, je me suis toujours appuyée sur mes propres forces. Ce n’est pas l’argent qui compte mais la valeur de la personne.
Pensez-vous avoir droit un jour à une retraite ?
Je n’ai cotisé que pendant 25 ans car pendant de nombreuses années je n’ai pas été déclarée. Aussi je ne sais pas si j’aurai droit à une retraite, de toute façon elle devrait tourner autour de 200 euros par mois. Bien que travaillant chez un particulier, je fais tout de même partie de la minorité qui aujourd’hui en Grèce dispose d’une couverture sociale grâce à son travail !
La situation est très difficile mais les femmes grecques y font face avec beaucoup de force. Nous sommes beaucoup plus optimistes que les hommes et il n’est pas question que nous baissions les bras. Nous sommes fières d’être grecques, nous avons démontré aux autres pays que nous sommes des êtres humains qui travaillons énormément et que nous ne sommes pas des mendiant-e-s. Je suis en colère d’entendre que nous devons rembourser des sommes d’argent dont nous n’avons jamais vu la couleur. Nous ne sommes pas responsables de ce qui nous arrive, l’argent des emprunts faits à l’Europe ne profite pas au peuple grec. J’espère que ceux qui ont profité de cet argent seront jugés et punis, même si je n’en suis pas sûre. Il y a de nombreux scandales qui se succèdent dans ce pays et qui s’effacent les uns les autres…
Propos recueillis par Eleni Panousi, Marie-Hélène Le Ny et Brigitte Marti 50-50 magazine
 
 
 

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