Matrimoine Aurore Evain : “le matrimoine déconstruit beaucoup de croyances et de fausses vérités sur notre histoire culturelle ” 2/2

Aurore Evain, actrice, autrice de théâtre, metteuse en scène, chercheuse est la personne qui en France a réellement sorti le concept de matrimoine de l’ombre. Du Moyen Age jusqu’à ce que la révolution française le bannisse, ce terme était utilisé. Il aura fallu attendre le XXIéme siècle pour qu’enfin il reprenne vie. Ainsi depuis 2015, les Journées du Matrimoine permettent de mettre en valeur des scientifiques, autrices, compositrices, peintres, sportives… 

Le concept de matrimoine-a-t’il avancé en France, les médias en parlent-ils un peu ?

En 2017, une conseillère des Verts à la Mairie de Paris, ayant assisté à l’une de mes conférences, programmée par le Comité Métallos, a demandé au Conseil de Paris de rebaptiser les Journées Européennes du Patrimoine en journées Européennes du Matrimoine et du Patrimoine. Cela a aussitôt politisé le débat : déclenchant l’hostilité des opposant.es politiques des Verts, les ricanements de certain.es journalistes et animatrices/animateurs, mais cela a eu aussi le mérite de mettre le débat sur la place publique, de trouver des défenseuses et des défenseurs.

Généralement, le public est beaucoup plus favorable à ce concept que certains milieux culturels attachés à leurs savoirs et leurs certitudes, et qui ne souhaitent pas être pris en défaut de connaissance sur leur histoire nationale. Car le matrimoine vient en effet déconstruire beaucoup de croyances et de fausses vérités sur notre histoire culturelle. Il faut accepter de l’entendre, surtout quand on a fait toute sa carrière sur ces soit-disant vérités… A cette occasion, le magazine Télérama, m’a donné la parole et une tribune a été lancée par le Mouvement HF. En général, la presse et les médias se font régulièrement l’écho désormais des Journées du Matrimoine, qui s’installent peu à peu dans calendrier culturel national.

Rappelez-nous ce qu’a été l’affaire Wikimatrimoine ?

En 2018, le matrimoine déclencha une nouvelle polémique avec l’affaire Wikimatrimoine. La catégorie matrimoine et la page matrimoine culturel sur Wikipedia furent en effet attaquées par des Wikipédiens, qui parvinrent à faire supprimer la catégorie. Des médias évoquèrent cette affaire, mettant en lumière les mécanismes toujours à l’œuvre pour effacer les femmes et leur histoire. Les Sans Pages font un remarquable travail pour préserver la présence de ce matrimoine sur cette encyclopédie virtuelle, où l’Histoire s’écrit et se diffuse largement aujourd’hui. L’influence de Wikipedia explique les combats qui s’y jouent, et leur violence démontre l’enjeu politique que constitue ce matrimoine.

Aujourd’hui, le terme se diffuse de plus en plus, notamment dans certaines maisons d’édition, dans le milieu universitaire, parmi les autrices, comme Chloé Delaume. Des séminaires et des programmes de recherches lui sont consacrés. La Maison des Pratiques Artistiques Amateurs (MPAA) a également lancé un groupe de réflexion consacré au matrimoine, qui a permis la mise en lecture d’une comédie du XVIIIème siècle, de Mlle Monicault, et des extraits de la tragédie Laodamie de Catherine Bernard, datant de 1689.

La Ferme de Bel Ebat – Théâtre de Guyancourt, grâce à son directeur Yoann Lavabre, a été pionnier dans la remise en valeur d’un matrimoine théâtral, en produisant en 2015 ma mise en scène du Favori de Madame de Villedieu, qui tourne depuis 5 ans. Il m’a ensuite confié en 2018 une résidence de création de 4 ans consacrée au matrimoine, qui me permettra notamment de monter, en novembre 2019, une deuxième mise en scène de La Folle Enchère de Madame Ulrich, première comédie publiée par une autrice et représentée à la Comédie-Française, en 1690. La Ferme de Bel Ebat accueillera également la tragédie Les Amazones d’Anne-Marie Du Bocage, également jouée à la Comédie-Française, en 1749, et qui sera remise en scène par Mylène Bonnet. Le répertoire classique ayant été le socle de notre «panthéon littéraire», il est important que ces pièces d’autrices, qui ont connu la reconnaissance en leur temps, réintègrent notre héritage culturel et soient jouées au même titre que celles de Molière, Corneille, Racine, Shakespeare…

Et ailleurs dans le monde, le concept est-il connu ?

Les pays anglo-saxons ont été précurseurs dans l’histoire des femmes. On y a inventé le concept de «herstory.» Si des musées et des expositions sont consacrées aux œuvres de créatrices, j’ignore si l’on trouve le même dynamisme que le concept de matrimoine a permis de développer ces dernières années en France. Je sais en revanche qu’en Espagne, le mouvement Clasicas y Modernas est lui aussi très actif sur cette question. Et les Canadiennes ont été sensibles à cette notion et aux actions qu’elle suscite lors de nos échanges à ce sujet, à l’Espace Go, l’hiver dernier, dans le cadre d’un «Chantier féministe.» Enfin, en septembre 2019, Bruxelles accueillera ses premières Journées du Matrimoine, à l’initiative des associations L’Architecture qui dégenre et L’Îlot – sortir du sans-abrisme, avec le soutien de la municipalité.

Quelles ont été les initiatives prises à Paris et ailleurs ces dernières années ? Que se passe t’il au Panthéon fin septembre?

Les actions autour de ce matrimoine se multiplient depuis quelques années : des balades à la découverte du matrimoine parisien sont proposées par Edith Vallée et La Guide du Voyage. Le Deuxième Texte et les Sans Pages sont très actives sur Wikipedia, via des Editathons et la mise à disposition de textes sur Wikisource. Les éditions Talents Hauts ont créé, pour la jeunesse, une collection Les Plumées. Les Georgette Sand publient la collection Ni vues ni connues. Présences féminines consacre un festival, à Toulon, aux compositrices d’hier et d’aujourd’hui, et lance la base de données CLARA pour y recenser les compositrices de musiques classiques.

Une grande rétrospective intitulée «Créatrices, l’émancipation par l’art», présentée par Marie-Jo Bonnet, a lieu jusqu’à fin septembre au Musée des Beaux-Arts de Rennes . Des étudiantes des Beaux-Arts à Paris ont lancé une carte interactive nommée «Le Matrimoine parisien.» Les collectifs HF poursuivent leur actions dans toute la France. La Ferme de Bel Ebat–Théâtre de Guyancourt organise une «Bal(l)ade des dames de Guyancourt.» Le Théâtre des Îlets – Centre Dramatique National de Montluçon remettra à l’honneur les romancières du début du XXème siècle.
Enfin, un acte de panthéonisation hautement symbolique aura lieu en septembre 2019, à l’initiative des MonumentalEs et de Genre et Ville, avec le soutien de la Mairie de Paris : 200 noms de femmes de notre matrimoine mondial (écrivaines, sculptrices, peintres, musiciennes, sportives, militantes, de l’antiquité au XXème siècle) seront gravés sur la place du Panthéon.

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

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Les Journées du Matrimoine à Paris

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