DÉBATS \ Contributions Femmes en politique : que nous disent les médias ?

Pourquoi privilégier l’étude des médias quand on travaille sur les questions de genre ?

En ce qui me concerne, je poserai la question des femmes politiques à partir de mon terrain d’observation qui est celui des médias, et plus spécifiquement, des médias d’information. Pourquoi privilégier cette focale quand on travaille sur les questions de genre ? Parce  que, pour reprendre le propos du philosophe Michel Foucault, les médias sont « des technologies de pouvoir ». Reprenant Michel Foucault, Teresa de Lauretis, grande théoricienne du genre, va plus loin, et parle quant à elle de « technologies de genre » : à l’instar de l’école, de la famille ou des tribunaux, les médias participent à l’imposition de valeurs et de normes, de genre en particulier, tout en prétendant n’en être que le reflet.

Les médias d’information se présentent volontiers comme «le reflet de la réalité», «le miroir du monde». Il n’en est rien : comme le dit le Chat de Gelück, une autre de mes grandes références ! : « Quand on lit le journal, on croit apprendre ce qui se passe dans le monde. En réalité, on n’apprend que ce qui se passe dans le journal. » Journalistes et rédactions sont pétris des stéréotypes de genre et des rapports de domination genrés qui caractérisent la société dans son ensemble.

En résumé, les médias sont :

Constructivistes : les médias ne retranscrivent pas fidèlement un monde qui existerait, en dehors d’eux, ils l’interprètent. Cette construction renvoie à leur vision du monde autant qu’à la réalité dont ils sont censés rendre compte.

Hyperréalistes : ils minorent les groupes socialement faibles, dont les femmes, et majorent ceux qui détiennent le pouvoir social, les hommes en particulier.

Performatifs : prescriptifs plus que descriptifs, ils contribuent à la construction de notre réalité ; ils renforcent ce qu’ils montrent et occultent davantage encore ce qu’ils minorent. La responsabilité des médias est là, et leur intérêt comme terrain d’étude, évident.

Ceci posé, que nous disent ils des femmes en général, et des femmes politiques en particulier ?

Genre, médias et politique

Trois chiffres pour cadrer le débat : je m’appuie ici sur l’étude du Global Media Monitoring Project (GMMP), dont Cécile Méadel et moi-même avons coordonné la dernière édition pour la France, et je vous renvoie à cette recherche très complète, qui est intégralement accessible sur le site de WhoMakestheNews.

– les femmes constituent 52% de la population mais elles ne représentent 30% des sources et sujets des nouvelles, toutes thématiques confondues (justice, économie, santé, social, etc.)

– elles ne sont plus que 24% des nouvelles politiques, sur 100% d’individus représentés sur cette thématique, moins d’un quart sont des femmes : vous avez dit « parité » ?

– et seul.es 24% des expert.es sollicité.es dans les médias d’information sont des femmes. Qu’est-ce que ça veut dire ? Cela signifie que la parole d’expertise, la parole de savoir et d’autorité reste une prérogative masculine. J’imagine que vous avez tou.tes en tête la Une du Parisien Dimanche de mars 2019 « Ils racontent le monde d’après » : je n’y reviens pas. On voit le problème que pose cette incompatibilité affirmée, construite, naturalisée, entre posture d’autorité et féminin, en particulier pour le domaine politique qui nous intéresse ici.

Avec 70% d’hommes sources et sujets des nouvelles, 76% des hommes politiques et 76% des experts, le monde que les médias donnent à voir reste profondément androcentré.

Sur le plan qualitatif, dans les médias, on ne parle pas des femmes politiques comme des hommes, les mêmes mots pour les dire ne sont pas les mêmes. Vous connaissez sans doute l’étude réalisée par le collectif SISTA et ces vidéos hilarantes consistant à poser à des dirigeants les mêmes questions que celles posées aux dirigeantes et entrepreneuses (par exemple sur la « morning routine ») !

Je passe rapidement parce que tout cela est bien connu, sur les points suivants :

– l’injonction à paraître et les descriptions physiques, affectent en priorité les femmes : lors de la dernière campagne présidentielle, on se rappelle les développements sur le régime de Marine Le Pen et ses 12 kilos perdus (en 2012, le régime de François Hollande aussi avait suscité de nombreux commentaires, participant de sa féminisation face à un Nicolas Sarkozy hyper-viril), sur Valérie Pécresse botoxée (on aurait probablement critiqué ses rides dans le cas inverse : injonctions contradictoires qui sont souvent le lot des femmes), ou sur le rapport à la famille, qui reste principalement mentionné s’agissant des femmes et qui quand il porte sur les hommes, ne produit pas le même effet. Les hommes sont humanisés par la référence à leur famille alors que s’agissant des femmes, elle conduit à s’interroger sur leur capacité à concilier vie professionnelle et familiale ou leur aptitude à être de « bonnes mères » : double standard qui renvoie à l’asymétrie des rapports de genre. Je rappelle que dans l’étude du GMMP, les femmes sont bien plus que les hommes présentées comme « épouses de », « mères de », « filles de » : hétéronomie quand tu nous tient !

– la désignation par le prénom, surtout pour les femmes politiques racisées (« Najat », « Rachida », etc.), ramène les femmes ainsi nommées dans l’ordre du privé et non du professionnel (on voit comment se construit ce déni d’autorité qui caractérise les femmes dans les médias). Lors de la présidentielle de 2022, on a entendu parler de « Valérie » et de « Marine » (cette dernière ayant instrumentalisé pour les raisons que l’on sait, cette propension à appeler les femmes par leur prénom), mais de « Macron » ou de « Mélenchon ».

– l’usage du surnom, plus répandu pour les femmes, permet de typifier ces personnalités singulières et de ramener l’inconnu au connu : Christiane Taubira a été surnommée la «  pasionaria » ou « l’égérie du mariage pour tous », la « Vierge rouge » qualifiait Arlette Laguiller, la « madone » Ségolène Royal (également surnommée « Bécassine » : le déni d’intelligence et de compétence est central s’agissant des femmes politiques). Lors de la dernière présidentielle, outre « la Walkyrie » pour désigner Marine Le Pen, Sandrine Rousseau quant à elle a été qualifiée de « Greta Thunberg ménauposée » (il s’agit d’ailleurs plutôt d’une antonomase) : ici, le sexisme le dispute à l’âgisme. Notons d’ailleurs que si les hommes aussi sont désignés par des surnoms, ceux des femmes font souvent référence à la sexualité : la vierge, la madone, GT ménauposée

– enfin, le vocabulaire n’est pas le même : dans le langage des médias, l’homme fait preuve d’autorité où la femme est dite autoritaire voire autoritariste et « cassante » (voir Elisabeth Borne) ; il a du caractère quand elle a mauvais caractère (Elisabeth Borne encore) ; il fait montre d’initiative, où elle est présentée comme imprévisible voire incontrôlable. « Et par qui devrais-je être contrôlée ? » s’insurgeait Christiane Taubira, candidate des Radicaux de Gauche lors de la présidentielle de 2002; il a de l’ambition quand elle est ambitieuse ; il est honnête quand il reconnaît ne pas savoir, tandis qu’elle est incompétente, etc.

La nomination d’Elisabeth Borne aux fonctions de premier Ministre a permis de cocher un certain nombre de ces cases (ajoutons : « elle n’a pas les épaules », « technicienne mais pas politique », « laborieuse mais sans vision», etc. )

Autant de dissymétries verbales révélatrices de cet insu structurellement sexiste pointé plus haut et qui caractérise aujourd’hui encore le discours de trop de médias, malgré l’indiscutable prise de conscience de certains d’entre eux.  Elles sont femmes avant d’être politiques, et ceci n’est pas sans rappeler ce que Nicole Loraux, éminente helléniste, disait du panthéon grec : il existe des déesses, mais le divin s’énonce au masculin ; on peut se demander s’il n’en va de même en politique : il existe des femmes politiques, mais le politique s’énonce toujours au masculin.

Médias : le discrédit des voix des femmes

Cette observation attentive des médias depuis quelques décennies m’a en particulier alertée sur la question de la voix des femmes, critiquée de façon assez systématique : c’est le sujet de mon dernier livre, Sexisme sur la voix publique, qui porte de façon spécifique sur le traitement par les médias des prises de parole des femmes politiques. « Trop aigue voire hystérique, comme des ongles sur un tableau noir », ou au contraire « monocorde et inaudible », la voix des femmes est toujours « trop » ou « trop peu », comme si elles-mêmes étaient « de trop ». L’Assemblée nationale, notre « parlement », ce lieu où l’on parle, est emblématique de ces pratiques. On y observe que ce n’est pas la présence des femmes dans les travées de l’Assemblée qui déclenche l’insulte, c’est leur prise de parole : bêlements, caquètements voire injure verbale. Comme si, s’emparant de la parole, elles outrepassaient les limites de ce qui était autorisé, s’arrogeant un privilège réservé aux seuls hommes, et devaient être ramenées à l’ordre, voire punies.

Je ne reviens pas sur le cas Cresson, bien connu, accusée d’avoir une « voix de poissonnière », le sexisme le disputant au classisme avec la référence à la poissonnière.

La mésaventure de Valérie Pécresse lors du lancement de sa campagne est emblématique de ces difficultés des femmes à intégrer un ordre du discours, codifié par et pour les hommes (voir les « top ten des meilleurs orateurs » où, de Démosthène à Steeves Jobs, ne figure aucune femme) et accusées d’avoir un discours « emprunté » ou de « singer » leurs modèles quand elles s’efforcent de parler « comme eux ».

Les commentaires à l’issue du discours de politique générale d’Elisabeth Borne sont eux aussi symptomatiques de cette difficulté des hommes à concéder aux femmes une place, leur place, dans l’ordre du discours. Florilège : « discours laborieux », « ton monocorde », « une langue chloroforme, allégorie de l’ennui à la tribune de l’Assemblée nationale » pour François Ruffin, mais il s’agit là d’un opposant politique ; on est plus surpris des propos suivants : « On n’attendait pas une grande oratrice, évidemment », lance Christophe Barbier (et ce « évidemment » va bien au-delà du cas d’Elisabeth Borne), Et que dire de l’éditorial de Nicolas Demorand lors de la matinale de France Inter, la plus écoutée de France, au lendemain de la nomination de la première Ministre (17/05/22) : « C’est une femme de dossier, de négociation, plus qu’une femme d’estrade, de tribune. Aura-t-elle le souffle, la puissance, saura-t-elle ‘donner envie d’avoir envie’ pour citer Johnny Halliday ? » 

Globalement, les prises de parole des femmes sont accueillies par des interruptions systématiques, plus de bruit et de chahut que celles des hommes qui discutent entre eux et manifestent ainsi leur désintérêt pour les propos de leurs consœurs.  » Vir bonus dicendi peritus «   (l’homme de bien est habile à parler) écrivait Caton, quand les femmes sont sommées de se taire depuis des millénaires (de les écouter ?), un silence auquel se sont employées à les réduire la religion, l’éducation, les règles de la bienséance bourgeoise, etc. Comment s’étonner des difficultés des unes à s’imposer par la parole et des réticences des autres à leur concéder leur place dans cet ordre du discours ?

« On a pris la parole comme on a pris la Bastille » écrivait Michel de Certeau en 1968. Pour les femmes, la parole reste une Bastille à prendre.

Marlène Coulomb-Gully Professeure émérite à l’Université de Toulouse-Jean Jaurès

Intervention de Marlène Coulomb-Gully à l’occasion du colloque Elles Aussi, 30 ans pour la parité , et demain ?

Marlène Couomb-Gully : Sexisme sur la voix publique – Femmes, éloquence et politique Ed. de l’Aube 2022.

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