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Les performances des sportives à l'épreuve de leur sexe

Les catégories femmes/hommes régissent l’ensemble des disciplines sportives. Toutefois, les sportives doivent se conformer à certaines normes qui s’appliquent à la fois à leurs performances et à leur apparence physique. Ainsi, dès leurs premières participations à des compétitions durant le XXème siècle, le sexe de certaines d’entre elles a été questionné. Cela a conduit à la mise en place de contrôles de sexe à partir des années 80. 

À l’approche des Jeux Olympiques de 2024, il est intéressant de se pencher sur les catégories de sexe et de genre qui régissent les différentes disciplines sportives. À cette occasion, la chercheuse Anaïs Bohuon propose un séminaire intitulé Le genre et le sexe de la performance sportive. Un bouleversement des catégories ? La première séance, nommé “Les jeux olympiques à l’épreuve de la bicatégorisation sexuée : sexe, genre et testostérone”, s’est tenue le 24 novembre à la faculté de médecine du Kremlin-Bicêtre. Elle portait sur le taux de testostérone qui a été utilisé ces dernières années comme référentiel pour admettre ou non une sportive dans les compétitions féminines, notamment en athlétisme. La sociologue Michal Raz et l’entraîneur d’athlétisme Pierre-Jean Vazel étaient les première/premier invité·es de ce séminaire.

Une longue remise en cause du sexe des sportives

La première édition des Jeux Olympiques modernes a lieu en 1896, à l’initiative du baron Pierre de Coubertin qui s’oppose à la participation de femmes. Elles arrivent toutefois à se faire une place dans cette compétition internationale au fil du temps, mais il faut attendre 1928 pour que les sportives soient officiellement admises aux Jeux Olympiques. Par ailleurs, les Jeux Olympiques de Paris en 2024 seront les premiers à proposer un nombre égal d’épreuves féminines et masculines, presque un siècle après les premières épreuves féminines officielles.

Par ailleurs, si les femmes sont parvenues à intégrer les Jeux Olympiques, elles ont fait face à certains obstacles, notamment la remise en cause du sexe de certaines sportives (1). En effet, dès les années 30, leur physique est questionné. Lorsqu’elles sont trop musclées, trop poilues ou qu’elles n’ont pas assez de poitrine, leur sexe est remis en cause.

Mais ces interrogations reposent également sur certaines performances jugées anormales. Cela motive le développement de tests de féminité à partir des années 60 dans le cadre de compétitions d’athlétisme. Ces tests sont un exemple du traitement différencié entre les sportives et les sportifs. Si la performance masculine est encouragée et valorisée, les femmes peuvent voir leur sexe questionné lorsque leur performance dépasse des normes qui semblent arbitraires. 

En 1966, la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) met en œuvre les premiers « contrôles de sexe » par tirage au sort à l’occasion des championnats d’Europe d’Athlétisme de Budapest. À cette époque, certaines sportives sont soupçonnées d’être des hommes. Ils se feraient passer pour des femmes afin d’obtenir des médailles. Ces contrôles sont donc mis en place pour lutter contre la fraude sur le sexe. Les premiers tests reposent sur des examens morphologiques et gynécologiques afin de déterminer le sexe des sportives/sportifs. À partir de 1968, le Comité international olympique (CIO) impose ces tests aux sportives. Il s’agit cette fois de tests cytologiques du corpuscule de Barr qui visent à identifier la présence d’un deuxième chromosome X, qui viendrait valider la féminité selon les normes établies par le CIO. En 1992, les tests cytologiques sont remplacés par des tests génétiques qui ont cette fois pour objectif d’identifier la présence de chromosome Y. Les résultats de ces différents tests permettent ainsi aux sportives d’obtenir un certificat de féminité, qui donne accès aux compétitions.

Une affirmation de la bicatégorisation de sexe

Toutefois, des doutes sur la fiabilité de ces tests, qui ne serait que de 60 à 70% et pourrait induire des faux positifs comme des faux négatifs, conduisent le CIO et l’IAAF à changer une nouvelle fois de méthode après une période où les tests n’avaient plus cours. Dès 2011, c’est le taux de testostérone qui devient le référentiel pour valider ou non la participation de sportives aux compétitions internationales. On passe alors du « contrôle du genre » aux « nouveaux règlements relatifs à l’hyperandrogénisme ». Les sportives sont donc contraintes d’effectuer des tests hormonaux à partir de cette période. L’idée sous-jacente est que le taux de testostérone serait ce qui conditionne les différences entre les performances masculines et féminines. C’est également ce qui justifie l’interdiction des injections de testostérone dans le cadre des compétitions sportives. Dans les deux cas, les différentes institutions seraient motivées par la volonté de conserver une équité entre les sportives/sportifs, mais également de maintenir un doute sur la/le gagnant·e des épreuves, ce qui contribuerait à l’intérêt du sport de compétition. 

Ces différents éléments peuvent également justifier la bicatégorisation de sexe, homme et femme, qui régit les différentes disciplines sportives. Ainsi, les fédérations peuvent utiliser ces arguments en faveur des contrôles de sexe. Cependant, comme l’explique Michal Raz (2) dans l’Encyclopédie critique du genre, des travaux menés par des biologistes depuis les années 90 tendent à remettre en cause une définition stricte du sexe. En effet, depuis le XVIIIème siècle, le sexe est considéré comme une donnée naturelle, universelle et anhistorique dans la majorité des cultures occidentales. Toutefois, des variations peuvent exister, comme l’explique la biologiste Anne Fausto-Sterling (3) dans son ouvrage Les cinq sexes : Pourquoi mâle et femelle ne suffisent pas ? Ainsi, malgré une volonté d’établir une distinction binaire entre les hommes et les femmes dans le sport, la réalité peut induire des frontières plus fluides entre les sexes. 

Lorsque certaines personnes ne correspondent pas aux catégories de sexes binaires, il est question de personnes insersexuées, qu’Amnesty International définit comme “un vaste groupe de personnes dont les caractéristiques sexuelles ne correspondent pas aux « normes » typiques et binaires masculines ou féminines. Ces caractéristiques peuvent concerner des caractéristiques sexuelles primaires telles que les organes génitaux internes ou externes, les systèmes reproductifs, les niveaux d’hormones et les chromosomes sexuels ; ou des caractéristiques sexuelles secondaires qui apparaissent à la puberté.” En sport, il n’existe pas de catégories dédiées à ces personnes, ce qui a suscité de nombreuses polémiques au fil du temps. 

Emilie Gain 50-50 Magazine

1 BOHUON Anaïs, GIMENEZ Irène, « Performance sportive et bicatégorisation sexuée. Le cas de María José Martínez Patiño et le problème de l’avantage « indu » », Génèses, 115, n°2, 2019, p. 9-29.

2 RAZ Michal, « Bicatégorisation », in Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, la Découverte, 2021, p. 95-104.

3 FAUSTO-STERLING Anne, Les cinq sexes : Pourquoi mâle et femelle ne suffisent pas ?, Paris, Payot & Rivages, 2013 (Titre original : The Five Sexes: Why Male and Female Are Not Enough, The Sciences, 1993), pp. 96.

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