Portraits Li Yinhe, militante du droit au sexe libre en Chine

Sociologue et sexologue née en 1952, Li Yinhe est une des figures centrales de « l’activisme sexuel » en Chine. Passant outre les conventions morales encore pesantes dans ce pays, la lutte pour les droits des homosexuels et le droit au sexe libre sont ses principales préoccupations, se fondant pour cela sur ses propres travaux et ses analyses sociologiques au sein de l’Académie chinoise des sciences sociales.

Si Li Yinhe s’est lancée dans cette lutte risquée, c’est aussi grâce au soutien de son mari, le célèbre romancier Wang Xiaobo, décédé en 1997. La rencontre puis le mariage de ces deux intellectuels au lendemain de l’ouverture économique part d’une fascination mutuelle, d’un combat commun. Wang Xiaobo est homosexuel, mais les deux ont décidé de s’unir, non pas tant par convention sociale que par confiance et respect mutuel, conscience de la nécessité de s’unir pour mieux lutter sur le même front.

Wang Xiaobo aborde régulièrement dans ses écrits la question du malaise social face à l’homosexualité. Sa célèbre nouvelle East Palace, West Palace – brillamment adaptée au cinéma par Zhang Yuan en 1996 – en est le meilleur exemple. Des homosexuels se retrouvent dans un parc près de la Cité interdite pour, une fois la nuit tombée, assumer pleinement leurs désirs. L’un d’eux se fait prendre au cours d’une descente de police : son interrogatoire prend alors la forme d’un tête-à-tête ambigu entre désir et pouvoir.

Deux piliers du militantisme gay en Chine

Li Yinhe et Wang Xiaobo décident donc d’unir leurs réflexions, de s’en nourrir mutuellement. Ensemble, ils partent étudier aux Etats-Unis. Li Yinhe, après un doctorat de sociologie, revient par la suite enseigner à l’Université de Pékin puis à l’Académie des sciences sociales.

Si les études sur la sexualité – et l’homosexualité en particulier – se sont développées à Hong-Kong au début des années 1980 avec Xiao Mingxiong (auteur d’une Histoire de l’homosexualité en Chine), il faudra attendre une petite dizaine d’années pour que celles-ci trouvent peu à peu leur place dans le milieu académique en Chine continentale. Avec Ruan Fangfu – physicien et sexologue –, Li Yinhe a été une initiatrice de ce nouveau mouvement de recherche et continue à en être une référence. Elle a ainsi écrit une série d’ouvrages de sociologie et de sociologie historique : Sexualité et mariage en Chine (1991), Leur monde : une étude de l’homosexualité en Chine (1993), Sexualité et amour chez les femmes chinoises (1996) ou encore La subculture du sadomasochisme (1998), ouvrages disponibles uniquement en chinois pour le moment.

Par delà le bien et le mal

Le combat de Li Yinhe porte, entre autres, sur la question du droit au sexe. Ce n’est qu’en 2001 que l’homosexualité a été retirée des listes officielles de maladies mentales. Depuis 2003, Li Yinhe se bat pour que soit reconnu le mariage homosexuel. A trois reprises, elle a proposé au Congrès national du Peuple le vote d’une loi allant dans le sens de cette reconnaissance, sans succès jusque-là.

Elle fut également une des premières à aborder la question des homosexuels se mariant pour satisfaire les attentes de leurs familles, tout en mentant à leurs futures  femmes sur leur orientation sexuelle, créant ainsi un double malaise – celui-ci de l’homme qui s’oblige à suivre ce que les conventions sociales attendent de lui et celui de la femme souvent vite délaissée par le mari sans comprendre l’objet de son désintéressement.

En 2010, Li Yinhe s’est également faite entendre sur la scène publique, à l’occasion de l’affaire Ma Xiaohai. Ce dernier, professeur dans une université de Nankin, fut limogé et jugé pour avoir été appréhendé lors de rapports sexuels entre plusieurs adultes consentants. Lui et vingt-deux autres personnes furent donc accusés d’avoir violé la loi de « bienséance collective » interdisant les activités sexuelles entre plus de trois personnes, Ma Xiaohai étant le seul à plaider non coupable.

Li Yinhe publia pour l’occasion une série d’articles sur son très célèbre blog, critiquant l’existence même de ce type de lois, même si inutilisées depuis des années, et appelant à leur abolition. Si Li Yinhe est soutenue par un certains nombres d’intellectuels et de militants, une grande partie de la population – même urbaine – reste réticente face à de telles pratiques, et les demandes de Li Yinhe n’ont pour l’instant reçu aucun écho… Mais si pour elle la bataille est perdue, la guerre n’est pas finie.

Justine Rochot, collaboratrice Chine EGALITE