Clara Magazine Violences faites aux femmes : les féministes brésiliennes font le bilan

Article paru dans Clara Magazine n° 128 de novembre 2011.

Maria da Penha, victime de graves violences, a donné son nom à la loi de 2006.

Votée en août 2006, la loi Maria da Penha prévoit la mise en place de tribunaux spécialisés, censés offrir aux victimes de violences domestiques et familiales les compétences d’une équipe pluridisciplinaire spécialisée : juge, psychologues, assistants sociaux, avocats… Elle prévoit aussi des peines plus strictes pour les coupables, ainsi que des mesures de prévention et des structures d’accueil et d’accompagnement pour les victimes (commissariats, refuges…).

Fruit d’une longue mobilisation féministe contre la négligence de l’Etat en matière de protection des victimes, cette loi reste en partie inappliquée faute d’une volonté politique forte et de moyens financiers nécessaires à son application pleine et entière.

  • Qui est Maria da Penha ?
    Pharmacienne, elle a été victime de graves violences. En mai 1983, alors qu’elle dormait, son époux, un enseignant du supérieur, tire sur elle. Il se couvre en attribuant son acte à un cambrioleur. Après une longue hospitalisation, Maria da Penha, devenue paraplégique, retourne chez elle où d’autres violences l’attendent : séquestration, coups, nouvelle tentative de meurtre par électrocution.
    En 1984, elle porte plainte. Ce n’est qu’en 1991 que son époux est condamné à 15 ans de prison. La Cour d’appel annule cette décision, puis, un nouveau jugement est rendu en 1996. Au final, l’époux n’effectue que deux ans de prison.
    Soutenue par le Centre pour la justice et le droit international et le Comité latino-américain des droits des femmes, Maria da Penha saisit la Commission interaméricaine des droits humains de l’Organisation des Etats américains. Le Brésil est rappelé à l’ordre pour défaut de protection des victimes. Parallèlement, un collectif d’associations œuvre à l’élaboration d’une proposition de loi contre les violences. Celle-ci sera reformulée par un groupe de travail interministériel, avant d’être adoptée à l’unanimité en 2006.

Une police mal formée

Les féministes regrettent notamment l’absence de formation de la police qui continue à considérer les violences sexistes comme des actes mineurs. Les associations qui accompagnent les femmes constatent que celles qui ont recours à la police n’y sont ni accueillies ni orientées de manière appropriée. Souvent, leur plainte n’est pas prise et il leur est conseillé de rentrer chez elle, auprès de l’agresseur.

Des financements incertains pour les centres d’hébergement

Il arrive aussi que des femmes hébergées dans des refuges, manquent de retourner au « domicile conjugal » parce que les gouvernements fédéraux oublient de payer les loyers. Sans la vigilance féministe, ils ne se sentiraient sans doute pas contraints d’honorer leurs engagements financiers. Dans d’autres cas, les crédits alloués aux refuges ne correspondent qu’au dixième de leur budget de fonctionnement.

Un urgent besoin de connaissances

Enfin, le phénomène des violences faites aux femmes reste mal connu au Brésil. Quelques données partielles existent : 43% des femmes subissent au moins une fois dans leur vie une violence intrafamiliale ; 70% des meurtres de femmes ont lieu dans la famille ; 10 femmes meurent chaque jour sous les coups de leur conjoint. Ces éléments laissent entrevoir l’ampleur des violences qui précèdent les meurtres. Cependant, aucune enquête nationale n’a été menée, alors qu’elle serait utile à ajuster les politiques publiques aux enjeux réels de la lutte contre les violences, tout particulièrement en ce qui concerne les femmes rurales et les femmes noires.

Des femmes rurales laissées à l’abandon

Plusieurs dispositifs de la loi Maria da Penha, comme l’ouverture et la création de structures d’accueil, ne sont prévus que pour les villes de plus de 60 000 habitants. Mais, même dans les grandes villes, la loi reste inappliquée. A Sao Paulo, l’un des Etats les plus riches du pays, un seul tribunal spécialisé a été ouvert, pour une population de 11 millions d’habitants.

Des femmes noires doublement victimes

Les femmes noires sont près de deux fois plus souvent l’objet d’un meurtre que les femmes blanches. De plus, alors que, depuis 5 ans, le nombre de meurtres de femmes blanches baisse, celui des femmes noires augmente.

 

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Pourquoi un tel écart ? Selon les féministes brésiliennes, des stéréotypes très répandus réduisent les femmes noires à des créatures érotisées, bestialisées, instinctives, capables de tout supporter. A cela s’ajoute que la majorité d’entre elles vivent dans la pauvreté, et donc dans des territoires où il leur est plus difficile d’avoir accès à la police, aux centres d’hébergement, à l’aide juridique…

Des revendications renouvelées

Pour en finir avec les violences et les inégalités entre les femmes, les féministes exigent l’application réelle de la loi Maria da Penha, son extension aux territoires délaissés et la prise en compte de la spécificité des situations vécues par les femmes noires. Elles en appellent à l’Etat, aux gouvernements fédéraux et aux municipalités, actuellement responsables, par leur négligence, de la mise en danger de la vie de dizaine de milliers de femmes et de filles.

Clara Domingues