DOSSIERS Des syndicalistes pour l’égalité

ENQUÊTE  1ére partie

Comme dans bien des pays arabes, la vision patriarcale traditionnelle tend à confiner les Palestiniennes à la maison et à justifier les inégalités au travail. Mais la lutte contre l’occupation israélienne a aussi généré une société civile vivante et progressiste, dans laquelle les militantes trouvent toute leur place. C’est le cas des syndicats, qui ont compris que l’égalité constitue une dimension centrale de leur combat.

heba

« Diplômée en comptabilité, je n’ai pu trouver un emploi que comme ouvrière dans une bijouterie. Je fais le même travail depuis dix  ans, pour 700 shekels (150 €) par mois, sans espoir de promotion. Et la plupart de mes collègues hommes gagnent trois fois plus que  moi ! » En quelques phrases, Heba, la quarantaine, résume sa situation professionnelle, semblable à celle de tant de Palestiniennes. Le  patron, un Palestinien qui emploie 60 salariés dont 35 femmes, « ne sait même pas qu’il existe un code du travail ». Heba a adhéré à la  section  syndicale de son entreprise, mais celui-ci n’aborde pas le problème des inégalités salariales car « personne ne sait pas ce que  gagne chacun ». Du coup, elle a tenté d’aborder la question directement avec le patron : « Maintenant, je suis sur sa liste noire. Et je  cherche une autre usine…

abeer

C’est dans les locaux de l’association France Hébron, dans cette grande ville du sud de la Cisjordanie, que se déroule la rencontre avec Heba. Face à elle, Abeer, plus jeune d’une décennie, illustre une autre facette de la réalité des Palestiniennes au travail. Après des études d’anglais à l’université, elle a été embauchée fin 2011 par une association d’aide aux personnes handicapées qui emploie 80 salariés, moitié hommes, moitié femmes. Chargée de la communication, elle gagne 2 000 shekels par mois, « un salaire identique pour les hommes et les femmes. » Le code du travail est respecté et Abeer aime son travail. Elle commence à 8h et finit à 14h, six jours par semaine. « J’ai un petit de 4 ans. Le matin, il va au jardin d’enfants, puis chez sa grand-mère. Merci Mamie ! »

Deux Palestiniennes, deux visages de la situation des femmes au travail. D’un côté, la dureté d’une exploitation où se conjuguent occupation israélienne, difficultés économiques et domination patriarcale ; de l’autre, la vitalité d’une société civile où les femmes, au fil des ans, ont su conquérir leur place et leurs droits.

Le difficile accès à l’emploi

Les inégalités de genre commencent avec l’accès à l’emploi. Selon les statistiques officielles, 15 % des femmes actives ont un travail. Secteur privilégié : l’enseignement, où, avec 52 % des effectifs, elles sont majoritaires. Beaucoup travaillent aussi dans l’agriculture, les services, le commerce, « des secteurs qui ne demandent pas beaucoup de qualifications », rappelle Basma Al Battat, membre du conseil exécutif de la PGFTU (Palestinian General Federation of Trade Unions), la centrale syndicale unique. Mais ce sont souvent des activités informelles, non déclarées, que les statistiques ne saisissent pas. « Les hommes peuvent travailler dans tous les secteurs, mais pas les femmes », poursuit la responsable syndicale.

Ex-présidente du syndicat de la santé et aujourd’hui responsable à Naplouse du Solidarity Center, ONG créée par la centrale américaine AFL-CIO dans les années 1990, Abla Masrujeh est du même avis : « La loi accorde aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes en matière d’accès à l’emploi. Mais la priorité, c’est de fournir du travail aux hommes. » Officiellement, le taux de chômage des femmes est de 28 % contre 20 % pour les hommes. La réalité est bien plus élevée. Car « bien des diplômées qui cherchent du travail ne sont pas comptabilisées dans les chiffres du chômage », poursuit Abla. Selon la Banque mondiale, 83 % des Palestiniennes de plus de 15 ans seraient hors du marché du travail.

Les inégalités au travail

Cette inégalité, on la retrouve dans les conditions de travail de celles qui accèdent à l’emploi. Dans le code du travail entré en vigueur au 1er janvier 2002, les femmes ont exactement les mêmes droits que les hommes. « Mais on ne sait pas si les compagnies le respectent, notamment les petites entreprises du privé », explique Abla Masrujeh. Spécialiste du droit du travail, président de l’association France Hébron (et devenu, depuis la rencontre avec lui, ministre de la Culture), Anwar Abu Eisheh a participé aux commissions qui ont préparé ce code pendant deux ans. « Avec 120 articles, nous avons un tout petit code du travail ! » reconnaît-il. Le texte, qui s’applique au secteur public comme au privé, a introduit le congé maladie et le congé maternité (70 jours). Un progrès qui a aussi des effets pervers : « De nombreux patrons refusent d’embaucher les femmes mariées ! », estime Anwar.

Le problème, c’est qu’il n’existe pas en Palestine l’équivalent des prud’hommes français. Certes, le code prévoit de pouvoir saisir les tribunaux ordinaires en cas de violation du droit du travail. « Mais cela n’arrive jamais ! », affirme l’actuel ministre de la Culture. Récemment, une femme s’est plainte de ce qu’un homme lui ait été préféré sur un poste alors qu’elle avait plus de compétences. Mais elle a renoncé à aller en justice, de peur de perdre son emploi.

« Ce qui pose problème dans notre pays, c’est l’effectivité des droits », confirme Nael Al Hawah, un avocat qui a été chargé voilà huit ans par l’ITUC (International Trade Union Confederation, la confédération syndicale mondiale unifiée) d’une étude comparative sur la législation du travail dans huit pays arabes. « Qu’est-ce-qui peut contraindre un employeur à respecter le principe de non-discrimination salariale entre femmes et hommes ? », poursuit le juriste. Et puis, il y a le conflit entre loi séculière et charia. « De quelle loi parle-t-on ? Au moins les deux-tiers des femmes, soumises à la décision de leur mari, ne sont pas libres de choisir d’aller, ou non, travailler », ajoute l’avocat. Rien ne leur garantit non plus d’être reprises par leur employeur après un congé maternité. Quant au harcèlement sexuel, « il ne fait l’objet d’aucune définition et d’aucune sanction prévue », déplore Nael Al Hawah. Le harcèlement sexuel au travail ? « Cela existe, mais on en parle très peu », confirme Abla Masrujeh. Certaines femmes parce qu’elles ont peur, d’autres « parce qu’elles se sentent plus coupables que victimes. » Il faut une plainte officielle pour que l’affaire aille devant les tribunaux.

Deux cas ont récemment été traités dans le secteur public, « et les médias en ont parlé. Les femmes sont de plus en plus conscientes de leurs droits », se félicite la responsable du Solidarity Center. Concernant les discriminations salariales, des chiffres sont disponibles, tirés d’études officielles. Ainsi, dans la restauration, une femme gagne en moyenne 50 shekels par jour contre 72 shekels pour un homme. Dans les services, 83 shekels pour une femme et 98 pour un homme. « En principe, dans le secteur public, il ne peut pas y avoir de discrimination », rappelle Basma Al Battat. Dans le privé, 77 000 travailleurs sont en-dessous du salaire minimum, « et la plupart sont des femmes ». Même dans le secteur public, « plus on monte dans la hiérarchie, plus on ne trouve que des hommes », dénonce la dirigeante syndicale.

Depuis 2010, la PGFTU mène campagne sur les bas salaires. « Nous sommes en désaccord avec le gouvernement, relève Basma. Il propose un salaire minimum à 1450 shekels, nous en demandons 1750. » Un salaire minimum inférieur au seuil de pauvreté en-dessous duquel vivent plus de la moitié des familles en territoires occupés (78 % à Jérusalem Est).

Situation d’urgence dans les camps

Au centre des femmes du camp de Balatah 1er

La situation est plus dramatique encore à Gaza, où le taux de chômage, 32 %, est l’un des plus élevés au monde. Mais aussi dans les camps de réfugiés. En 1948, lors de la Nakba (« catastrophe » en arabe), 800 000 Palestiniens ont été expulsés.

Aujourd’hui, le nombre de Palestiniens vivant dans les camps est estimé à 5 millions. Avec 28 000 réfugiés tassés sur 1 km2, Balatah Camp est le plus grand camp de Cisjordanie.

Ici, la pauvreté est extrême. « Au fil des ans, les conditions de vie deviennent de pire en pire », explique Maj, un militant qui propose des activités culturelles aux femmes et aux enfants de Balatah. Ici, il n’y a qu’un médecin, un dentiste et trois infirmières pour près de 30 000 habitants. Et même plus d’aide alimentaire, comme ce fut le cas dans les années 1990.

camp al aroub

Même constat d’urgence à Al Aroub, camp situé entre Bethléem et Hébron, où vivent 12 000 personnes, dont la moitié n’ont pas de travail. Chaque jour, l’armée israélienne intervient « et les gens ont peur », explique Ahmad, président du comité populaire du camp. La plupart des filles vont à l’école, beaucoup même à l’université : « Elles sont diplômées, mais ne trouvent pas de travail », explique Anàm, elle-même professeur d’anglais.

« Les gens n’ont pas à manger, il n’y a plus d’ONG car elles n’ont plus de financement », explique Ahmed, qui vient de passer dix ans dans les prisons israéliennes et prédit une nouvelle intifada tant qu’« il n’y a pas de solution politique ».

Travailler dans les colonies ?

Faute de solution politique, certaines femmes acceptent d’aller travailler chez les colons, « la seule chance de pouvoir gagner de l’argent », justifie Basma Al Battat. Ce sont souvent des emplois précaires, avec des contrats de trois mois maximum. « J’ai animé un atelier à Jéricho avec des femmes qui travaillent dans les colonies, poursuit la responsable syndicale. Elles subissent toutes sortes de violences. Mais la plupart ont peur de parler et ne veulent même pas donner leur nom de crainte de perdre leur travail… »

Car les colonies ne sont sujettes à aucune législation du travail : ni palestinienne, ni israélienne. Après avoir accouché, une femme n’a droit qu’à deux semaines de congé chez les colons si elle veut conserver son poste. Et les conditions de santé sont déplorables : « Pas de pédiatres, de gynécos, de spécialistes, rien contre les serpents ou les scorpions ! », affirme Basma.

Côté école, ce n’est guère mieux : « à proximité de Jéricho, nous avons dû monter des tentes pour y faire cours pendant trois mois… » Au total, 13 % des employés palestiniens travaillent dans les colonies. Mais très peu de femmes. Il y a aussi celles qui se résignent à traverser chaque jour les check points pour aller travailler côté israélien. 27 000 Palestiniens travaillent légalement en Israël, sans doute le double si l’on ajoute tous ceux qui le font clandestinement.

« Les ouvriers dans le bâtiment ont ici un salaire trois ou quatre fois supérieur à celui qu’ils auraient en Cisjordanie », affirme Avital Shapira, directrice des relations internationales à la fédération syndicale israélienne Histadrut. Les femmes palestiniennes peuvent demander un permis pour travailler en Israël, mais elles sont peu nombreuses à le faire. « D’abord, parce que les immigrés travaillent surtout dans le bâtiment, donc ce sont des hommes ; ensuite, pour des raisons culturelles : une femme ne doit pas trop s’éloigner de sa famille », explique la responsable syndicale israélienne.

Le travail dans les colonies ou en Israël constitue d’ailleurs un autre point d’achoppement entre l’Autorité palestinienne et la PGFTU. « Le gouvernement condamne celles et ceux qui vont travailler dans les colonies ou en Israël. Nous considérons que, s’il n’y a pas d’alternative, on ne peut pas condamner ceux qui le font » justifie Basma Al Battat.

Suite de l’enquête le 19/06/2014

Philippe Merlant 50-50