Retraites Une femme et la mer

« Il faut impérativement protéger ceux qui sont en activité »

À 53 ans, Gaëlle Maltret est en retraite anticipée pour raison de santé. Matelot durant vingt ans sur un bateau de pêche à Lesconil dans le Finistère, elle se dit révoltée qu’on veuille remettre en cause la pénibilité de certaines professions dans le calcul des pensions de retraite. Témoignage.

« Des femmes marins, il y en a de plus en plus, mais marins pêcheurs, ça reste encore anecdotique dans la mesure où le métier garde une réputation de dureté et de pénibilité. Les nouvelles techniques ont apporté un certain confort dans le travail, qui nécessite beaucoup moins de force physique qu’avant, mais elles ont aussi apporté un gain de temps et, de fait, ont augmenté les cadences.

Moi, je n’avais pas de formation particulière. À part l’usine ou faire des ménages, je n’avais pas beaucoup de choix. Comme je n’avais pas de permis de conduire, il aurait fallu que j’investisse dans un permis, une voiture et une assurance pour aller travailler ; j’aurais gagné le SMIC ; j’avais fait le calcul : il me serait resté 500 francs par mois. Donc il fallait un salaire plus important pour que ça vaille le coup. Comme j’aime beaucoup la pêche et que mon mari est tombé en « panne » de matelot au même moment, le choix s’est fait tout seul…

Je suis pré-retraitée depuis deux ans et demi pour raisons de santé. J’ai connu des problèmes de dos et j’ai dû arrêter mon activité au bout de vingt ans de navigation. Avec trois enfants, j’ai eu une bonification de six annuités. Je suis partie en pré-retraite avec un salaire divisé par quatre. Aujourd’hui, je perçois 640 € par mois, c’est-à-dire que je suis en dessous du seuil officiel de pauvreté, et il paraît qu’il faut que je m’estime contente.

Mon mari est aussi en retraite. Sa cessation d’activité a été un peu brutale puisqu’il est tombé malade. Nous payons encore quelques petites dettes qui traînaient. Dans la perspective de vendre son bateau quand il serait parti en retraite, mon mari l’avait complètement remis en état pour un éventuel jeune repreneur et puis finalement nous n’avons pas pu le vendre et nous avons été obligé de le casser ; le remboursement de ces quelques dettes entame davantage notre retraite.

Pour l’instant nous vivons un peu au jour le jour. Nous faisons des économies de bout de ficelle pour pouvoir vivre normalement. C’est surtout au niveau de ce qui est culturel que nous avons dû renoncer à beaucoup de choses. Quand nous étions en activité, nous nous permettions d’aller au restaurant une fois par semaine, pas un restaurant cher, mais un petit vietnamien ou quelque chose comme ça. Eh bien ! maintenant, ce n’est plus possible. Nous ne pouvons plus aller au cinéma non plus ; même l’abonnement du journal, nous avons été obligé de le supprimer.

Maintenant, il faudrait que les gens prouvent que leur métier était pénible à partir d’une incapacité de travail de 20%. Les marins pêcheurs sont tous, absolument tous, cassés du dos quand ils arrivent à 45/50 ans. Mais ce n’est pas reconnu comme maladie professionnelle. Cela veut dire que la pénibilité du métier de marin pêcheur n’existera même plus. Je suis extrêmement révoltée. Un travailleur ne doit absolument pas avoir à prouver que son métier est pénible et l’a cassé ! Pour certaines professions comme la RATP, cela pouvait peut-être être négociable, mais pour les secteurs où la pénibilité est avérée et diminue l’espérance de vie, et la pêche en fait partie, c’est un scandale. Je pense qu’il faut protéger ceux qui sont en activité maintenant, quel que soit leur âge, qu’ils approchent de la retraite ou qu’ils démarrent leur carrière. Il faut impérativement les protéger et les aider. C’est hors de question de laisser passer ça ! »

Propos recueillis par Geneviève ROY journaliste EGALITE