Foot au féminin Le rugissement des Lionnes indomptables, par Thierry Terret, universitaire

Au Cameroun, pour des raisons qui tiennent à la fois à la culture et à l’éducation des deux sexes dans la société et à l’histoire et au statut du football, taper dans un ballon ou se rendre au stade demeurent des pratiques essentiellement masculines. L’héritage machiste se conjugue ici à l’histoire politique car, comme dans de nombreux autres pays africains, le football a joué un rôle stratégique dans la quête gouvernementale de pacification des conflits interethniques et de détribalisation au début des années 1970, contexte dans lequel un décret présidentiel a même symboliquement doté l’équipe nationale (masculine) du nom de « Lions indomptables ». Dès lors, bien que les premières traces d’une équipe féminine datent de l’été 1968, à Douala, que la première compétition d’envergure, la coupe « Lopu », soit mise en place en 1974, également à Douala, et que plusieurs lycées – on pense notamment au Lycée Général Leclercq de Yaoundé – parviennent à faire émerger une génération de joueuses motivées, il faut attendre 1987 pour que la Fédération camerounaise de football (FECAFOOT) reconnaisse pour la première fois le football féminin.

Un premier projet d’intégration du football féminin est pourtant proposé au 28ème congrès de la FECAFOOT en 1979, mais est immédiatement rejeté. Ni les milieux fédéraux, ni la société camerounaise dans son ensemble ne sont alors favorables à la reconnaissance des quelques dizaines de footballeuses qui vivent à l’ombre et en marge des milliers de membres de la fédération. Et quand, finalement, la porte s’ouvre pour les joueuses, c’est pour des raisons qui n’ont pas grand chose à voir avec un quelconque souci égalitaire.

Le revirement fédéral tient en fait à un autre type de pression, bien plus déterminant que celui des autorités ministérielles, puisqu’il s’agit de la fédération internationale de football amateur (FIFA). Celle-ci, également héritière d’un siècle de domination masculine, se fait devancer en matière d’égalité par l’Union Européenne de Football (UEFA) et doit accepter l’idée d’une coupe du monde féminine à l’instar de celle qui, depuis 1938, existe pour les hommes. Mais la décision finale suppose qu’un nombre significatif de pays participe aux différentes phases qualificatives, afin de garantir au projet sa crédibilité. La première Coupe féminine étant prévue en 1991, en Chine, après un championnat non officiel trois ans plus tôt, la FIFA décide donc d’anticiper en demandant dès 1987 aux différentes fédérations nationales qui ne l’auraient déjà fait de mettre en place un championnat féminin.

Pour la FECAFOOT, la demande sonne comme un avertissement dont il est difficile de ne pas tenir compte. Lors de son 29ème congrès, en 1988, un plaidoyer en faveur de l’ouverture aux footballeuses est prononcé par Mme Marie-Louise Wansi, chargée de projet et animation au Bureau national des femmes et connue pour avoir contribué quelques temps plus tôt à la réussite des championnats scolaires aux côtés de Mme Louis Degonzague Atangana et de Mme Manga Ferdinand Mballa. Dès la saison suivante, en 1989, M.L. Wansi et M.F. Mballa sont chargées de mettre sur pied un championnat féminin, avec l’appui de la ministre des Affaires sociales et de la condition Féminine. Dix-sept équipes sont engagées et une commission nationale de football féminin est nommée quelques mois plus tard, en mars 1989, par le président de la FECAFOOT.

Ce déclic institutionnel favorise la création de plusieurs clubs féminins (Stella, Lion, Ambescam, Forestière, etc.) mais la dynamique est laborieuse. En 1999, le football féminin dispose d’ailleurs des mêmes statuts que le football masculin… de deuxième division. Néanmoins, les forces sont suffisantes pour que se constitue une équipe nationale féminine en 1990. Leur surnom de « lionnes indomptables » peut s’analyser de manière paradoxale à la fois comme la reproduction du modèle masculin et comme l’affirmation d’une spécificité.

Les premières sorties des Lionnes sur la scène internationale ne sont guère glorieuses, mais les progrès sont incontestables et elles parviennent en finale du Championnat africain de football féminin en 1991 et 2004, en étant battu par deux fois par le Nigéria. Cependant, l’équipe n’a jamais atteint une phase finale de la Coupe du Monde. L’édition 2011 du Mondial, en Allemagne, permettra-t-il aux Lionnes de réaliser leur rêve ? Il leur faudra, pour cela, s’imposer au préalable à l’occasion du Championnat africain de football féminin, du 29 octobre au 14 novembre 2010, en Afrique du Sud. Une prouesse espérée, qui pourrait modifier substantiellement le regard porté sur le football féminin au Cameroun.

Thierry Terret  Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport (CRIS) Lyon