Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Jordanie : peu de femmes dans un milieu syndical fragile

A gauche, Fathalla Emrani, à droite, Khaled Habahbeh.

A gauche, Fathalla Emrani, président du Syndicat jordanien des travailleurs du textile. A droite, Khaled Habahbeh, chargé des relations internationales de la Fédération générale des syndicats jordaniens.

En Jordanie, seulement 9 à 10 % de la population active adhère à un syndicat ouvrier et les femmes ne représentent que 20 % du milieu syndical. Une faible participation à une activité très contraignante pour les femmes qui l’ont choisie, tant le syndicalisme a mauvaise presse dans le pays.

« Les patrons ne connaissent pas bien les lois du travail ou les appliquent selon leur humeur », remarque Emad Abukhalifa, responsable du syndicat local du textile dans la zone industrielle de Al-Tajamouat. Indispensable instrument de contrepouvoir, l’activité syndicale est pourtant limitée par les lois.

La Jordanie n’ayant toujours pas signé la convention relative à la liberté syndicale, certains secteurs d’activité comme la fonction publique, le travail à domicile ou le travail agricole n’ont pas la possibilité de créer des syndicats ouvriers.

La quinzaine de syndicats ouvriers qui existent dans le pays appartient à la Fédération générale des syndicats jordaniens (GFJTU), un organisme reconnu et subventionné par l’Etat, qui doit donner son accord pour toute formation syndicale.

Contrôle, peur et défiance

Le droit de négociation collective n’est pas reconnu et les atteintes aux droits syndicaux sont légion, comme en témoigne la quasi impossibilité de faire grève tant il est compliqué d’obtenir ce droit légalement (1). Un service du gouvernement, les Affaires ouvrières, est également chargé de surveiller étroitement ce qu’il se passe à l’intérieur des syndicats.

C’est donc un climat de peur, de contrôle et de défiance qui pèse sur un système fragile. « Comment voulez-vous que les travailleurs et travailleuses se sentent protégés dans un tel contexte ? », questionne Emad Abukhalifa.

Dans ses activités au sein de la section locale, il observe tous les jours les facteurs bloquant le bon déroulement de l’action syndicale : « Quand on dénonce les pratiques d’un patron et que le ministère du Travail finit par envoyer un inspecteur du travail dans l’usine, si ce dernier fait un rapport défavorable au patron, un simple coup de fil à des personnes du ministère provoque sa mutation et son rapport est mis au panier. »

Résultat : pour éviter toute sanction, les inspecteurs du travail s’habituent à produire des rapports tronqués, prenant le parti des patrons à coup sûr…

Les travailleuses et travailleurs hésitent aussi à se syndiquer à cause des pressions exercées par les patrons, de la rétrogradation de fonction ou du renvoi pur et simple. « Les patrons ont du mal à s’asseoir à la table des négociations avec les syndicats, relate Khaled Habahbeh, chargé des relations internationales de la Fédération générale des syndicats jordaniens (GFJTU). La preuve en est que pour les dix premiers mois de 2011, seulement 70 accords ouvriers ont été conclus. »

Activité syndicale pour les femmes = triple journée

L’activité syndicale est très mal considérée, à plus forte raison pour une femme.
« C’est honteux pour elles de participer à un syndicat », confie Nadia Shabana, de la Confédération syndicale internationale. En effet, l’espace syndical est perçu par certains conservateurs comme un terrain exclusivement masculin où les femmes ne sont pas les bienvenues, comme dans tous les espaces publics en général.

Sur un plan plus pratique, les femmes assument encore quasiment seules les doubles journées de travail (professionnelle et familiale), une triple journée en y ajoutant des activités syndicales. Il faudrait instaurer au minimum des structures de garderie pour franchir ce cap.

Le travail syndical est indispensable à l’amélioration des conditions de travail, notamment pour les femmes, qui souffrent d’importantes discriminations au travail et restent la variable d’ajustement première des patrons en cas de difficulté.

Dans un secteur comme celui du textile, les doléances des femmes travailleuses sont activement relayées. « Le syndicat fait tout pour être à notre écoute, pour nous aider à défendre nos droits et à obtenir de meilleures conditions de travail », confie Imane, une employée de couture dans une société de textile américaine.

Si les femmes ne représentent que 20 % de la population syndiquée, c’est également parce qu’elles sont majoritaires dans les secteurs où le travail syndical y est interdit, comme l’éducation ou la santé. « Avec les 450 000 personnes qui travaillent dans le secteur public, on aurait un taux de syndicalisation de l’ordre de 25% en Jordanie si ces fonctionnaires d’Etat pouvaient mener des activités syndicales », affirme Khaled Habahbeh, de la Fédération syndicale.

Les places occupées par les femmes dans les syndicats se situent toujours au bas de l’échelon : il est très rare de les voir occuper des postes décisionnels. Les syndicats où les femmes ont intégré les comités directeurs sont minoritaires : l’enseignement privé, le syndicat des services sanitaires, celui des services généraux, celui du textile, de l’imprimerie, des transports aériens, et des industries alimentaires. Elles ne sont qu’une vingtaine sur 150 participants au congrès général de la Fédération syndicale, seulement 15 au conseil central (2) et ne sont pas représentées au bureau exécutif.

Bien conscients de cette trop faible participation féminine, les différents syndicats s’attachent à augmenter ce taux. Mis en place par des femmes, à l’intérieur de chaque syndicat, les comités de femmes devraient servir de leviers. Leurs objectifs sont d’encourager les ouvrières à se syndiquer et à prendre en charge leurs revendications. Ces structures mettent également en place des formations juridiques à destination des femmes, car beaucoup d’entre elles ignorent les lois du travail.

Enfin, la constitution d’un réseau syndical des femmes arabes représente un espoir d’améliorer la place des femmes dans le milieu syndical. Impulsé par la Confédération syndicale internationale, ce réseau, présent dans huit pays arabes, entend constituer des syndicats réellement indépendants et propulser les femmes à des postes décisionnels.

Le contre exemple du secteur du textile et de l’habillement

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Fathalla Emrani, président du Syndicat jordanien des travailleurs du textile, ne se plaint pas d’une désertion des femmes dans son syndicat, au contraire ! Elles représenteraient environ 60 % des personnes syndiquées dans le secteur et lors des dernières élections du comité directeur en 2010, elles ont réussi à occuper 5 postes sur 9.

« Notre syndicat fait figure d’exception dans le paysage syndical jordanien. J’ai adopté la cause des femmes depuis longtemps et ça se ressent à la fois dans la place qu’elles occupent au travail et dans le syndicat », indique Fathalla Emrani.

Son syndicat comprend 2 500 ouvrières et ouvriers jordaniens et 5 400 ouvrières et ouvriers immigrés. Plus de 10 000 travailleuses et travailleurs avaient participé à une trentaine de grèves au cours des sept premiers mois de l’année 2011.

En 2011, l’une des plus grandes luttes syndicales s’est déroulée au sein de la Maintrend International Garment Factory. Société coréenne sous administration chinoise, la Maintrend emploie 650 ouvrières bengalies, 20 Chinoises et 40 Jordaniennes.

Début septembre, les ouvrières de cette usine, dont pratiquement aucune n’était syndiquée, ont arrêté de travailler pour exiger de meilleures conditions de travail, notamment une hausse de salaires et un accès à l’eau potable.

Le syndicat du textile a pris contact avec elles et leur a conseillé de reprendre le travail, tout en leur demandant de mettre sur papier leurs revendications. Fathalla Emrani a présenté ces réclamations à la direction de l’entreprise, qui n’a pas voulu les entendre : « Dans ce cas-là, nous pouvions inciter les travailleuses à se mettre en grève ». C’est chose faite dès le feu vert du syndicat.

Le retournement de situation est immédiat : dès la reprise de la grève, l’administration de la société est revenue vers Fathalla Emrani pour une réunion de concertation. « Ils m’ont supplié de faire entendre raison aux ouvrières afin qu’elles reprennent le travail, mais je leur ai expliqué qu’il fallait d’abord accepter de négocier avec le syndicat », explique-t-il. Un accord sera signé la nuit suivant cette fameuse discussion : la direction se plie à la plupart des revendications de ses ouvrières.

Pourtant, début octobre, les ouvrières se retournent de nouveau vers le directeur du syndicat : les accords signés ne sont pas appliqués. Econduites par l’administration, les ouvrières reprennent la grève le 12 octobre. Une division se crée alors entre les ouvrières qui acceptent de décompter leurs jours de grève de leur salaire, en conformité avec les recommandations du syndicat, et celles qui n’envisagent pas cette option.

Les négociations entre le syndicat et l’administration échouent, l’usine ferme, et de nombreuses travailleuses immigrées doivent retourner dans leur pays. « Pour réussir une lutte syndicale, nous devons avoir tous les travailleurs avec nous », conclut Fathalla Emrani.

Myriam Merlant – EGALITE

(1) Le droit de grève est fortement limité étant donné que le gouvernement doit autoriser une grève avant qu’elle ne puisse avoir lieu. Cette demande doit se faire 15 ou 28 jours à l’avance, et quand arrive le jour de grève, les partons s’arrangent souvent pour que la grève soit vue comme un litige ouvrier et qu’elle devienne illégale.

(2) Le conseil central se réunit une fois par an et compte six membres de chaque syndicat.