Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Jordanie : Changer le regard méprisant à l’égard des femmes migrantes

Equipe de l'ONG Tamkeen, Amman

Equipe de l’ONG Tamkeen, Amman. Au centre à droite, Linda Al Kalash

Plus de 140 000 travailleuses et travailleurs domestiques, originaires d’Indonésie, des Philippines et du Sri Lanka, sont employé-e-s dans les foyers des riches Jordaniens. Alertées depuis quelques années sur leurs terribles conditions de travail, les ONG Adaleh et Tamkeen travaillent d’arrache-pied pour protéger cette main-d’œuvre et renforcer ses droits.

« Exercés à l’abri des regards et à titre individuel, les abus contre les employé-e-s de maison sont très nombreux », affirme Luna Sabbah, directrice du Centre Adaleh pour les droits humains.

La majorité de ces domestiques sont des femmes. En trente ans, leur nombre a littéralement explosé : en 1984, on ne comptait que 8 000 travailleuses domestiques étrangères à Amman, on en compte dix fois plus aujourd’hui. Cette évolution s’explique par le désintérêt croissant des Jordaniennes pour exercer ce type de travail et, du côté de l’employeur, par le moindre coût d’une main-d’œuvre rendue corvéable.

Souvent privées de liberté et de contacts avec le monde extérieur, elles se retrouvent dans une situation particulièrement vulnérable, d’autant qu’elles ne parlent pas la langue du pays. Une aubaine pour certains patrons qui en profitent pour leur faire signer des contrats qu’elles ne comprennent pas, avec des dépassements d’horaires éhontés.

Impossible retour au pays

Luna Sabbah, directrice du Centre Adaleh, Amman

Luna Sabbah, directrice du Centre Adaleh, Amman

Mais grâce au travail acharné des ONG, leur situation est mieux connue. L’ONG Tamkeen recueille les plaintes : « Pour cette année, nous en avons déjà enregistré plus de 500, qui se règlent généralement devant les tribunaux », affirme Linda Al Kalash (*), directrice de Tamkeen. La confiscation des passeports en est un motif récurrent.

« Les employeurs ne se sentent pas inquiétés. Ils exploitent et commettent toutes sortes de violations envers leurs domestiques : privation totale ou partielle de salaires, restriction de liberté, horaires à rallonge, absence de jour de repos, insultes, allant même jusqu’à des abus physiques ou sexuels », déplore-t-elle.

Une fois les plaintes déposées, la partie n’est pas gagnée pour autant. Elles doivent être reconnues par le ministère du Travail, qui choisit parfois de les ignorer. De même, elles sont souvent mal traitées par les forces de sécurité publique, qui méconnaissent les textes de lois à l’endroit des travailleuses migrantes.

« Il y a toujours eu beaucoup de droits pour les femmes en Jordanie, mais seulement sur le papier », ironise Luna Sabbah. La Jordanie a en effet ratifié les conventions internationales contre le travail forcé et la traite d’êtres humains en 2009 et les travailleuses domestiques ont été intégrées dans le Code du travail jordanien en 2008. Mais le pays n’a toujours pas ratifié la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et de leur famille.

Les travailleuses domestiques ont pourtant peu de chances de voir leurs droits respectés. Quand une domestique fuit le foyer où elle travaille, elle n’a nulle part où aller et se retrouve vite coincée par l’accumulation d’amendes pour chaque jour de travail non effectué et puisqu’à ce moment-là, leur permis de travail a souvent déjà expiré.

En incapacité de payer, ces femmes finissent parfois par la case détention. « En ce moment, 35 domestiques sont en prison depuis plus d’un an car elles ont accumulé des contraventions faramineuses et personne ne peut payer leur billet de retour », relate avec amertume Luna Sabbah.

L’indispensable soutien des ONG

Adaleh et Tamkeen travaillent avec toutes les parties concernées : ministères, forces de sécurité publique, personnel des prisons, agences de recrutement… En 2010, le centre Adaleh a réuni les fonds nécessaires pour faire rentrer au pays huit domestiques détenues et a obtenu la fermeture de trois agences de recrutement. L’ONG a aussi obligé plusieurs employeurs à verser les salaires retenus. La même année, Tamkeen a obtenu du ministère du Travail l’autorisation pour les travailleurs migrants d’ouvrir des comptes bancaires et quelques régularisations de travailleurs sans papiers.

Un des chantiers de fond concerne le renforcement du cadre juridique envers la main-d’œuvre domestique immigrée : Adaleh a formé une unité d’assistance juridique, avec des avocats, pour l’informer sur ses droits. L’ONG Tamkeen s’est également entourée d’avocats compétents pour défendre l’application des conventions internationales devant les tribunaux jordaniens.

« Nous essayons d’obliger ceux qui sont censés exécuter les lois à le faire, par la critique constructive : en publiant des communiqués, en témoignant de cas de violations devant les médias, en portant plainte devant les tribunaux… Mais c’est aussi parfois un simple appel téléphonique qui permet de faire appliquer la loi », confie Linda Al Kalash.

Les efforts convergent également vers la prise de conscience : sensibilisation des policiers, pour qu’ils apprennent à mieux recevoir avec les victimes réelles ou potentielles, campagnes à destination de l’opinion publique, instauration de relations de confiance avec la direction des prisons, les responsables des agences de recrutement et les personnels des ambassades.

Pour Linda Al Kalash, l’énorme défi sera de changer le regard méprisant à l’égard des migrant-e-s : « Quand le gouvernement tente de promulguer des lois pour protéger les droits des travailleuses migrantes, les Jordaniennes montent au créneau. »

Et d’expliquer ce paradoxe: « Si beaucoup de violations sont commises par les femmes sur d’autres femmes, c’est parce que les Jordaniennes trouvent là un moyen d’évacuer les répressions et brimades que leurs maris leur font subir au quotidien. »

Lourde tâche en vue que de rompre le cycle de reproduction de la violence…

Myriam Merlant – EGALITE

(*) Le 10 décembre 2011, Linda Al Kalash, directrice de Tamkeen, a reçu le Prix des droits de l’Homme de la République française.