Monde Renforcer le rôle des femmes du Maghreb / Machrek dans la démocratie

"Marche des femmes Maghreb/Machrek vers la démocratie et la parité", Marrakech, Maroc, 27 avril 2012.

Plus de cent-cinquante participantes se sont donné rendez-vous à Marrakech en cette fin avril pour participer au forum « Marche des femmes Maghreb/Machrek vers la démocratie et la parité »(1).

Elles viennent du Maroc, de Tunisie, d’Egypte, d’Algérie, mais aussi de Palestine, d’Irak, de Jordanie, du Yémen, du Soudan… Et militent activement dans des organisations de femmes. Ce qui frappe de prime abord est leur jeunesse : une majorité d’entre elles ont la vingtaine et leur apparente timidité est vite balayée lorsqu’elles prennent la parole.

Les intervenantes qui ouvrent la rencontre affirment tout de go leurs objectifs. « Il faut arrêter d’utiliser la religion pour discriminer les femmes. Nous continuerons à travailler pour consolider leurs droits, afin qu’elles puissent vivre dans la dignité, en luttant contre toutes les discriminations à leur égard et contre la pauvreté dont elles sont les premières victimes », assène à la tribune Houria Herbib, membre du comité de suivi du Forum social maghrébin. Elle rappelle les objectifs de ces rencontres régulières, organisées depuis 2008 dans la région : renforcer la mise en réseau et le travail collectif entre les mouvements de femmes.

Quels gains pour les femmes dans les révolutions ?

La nécessité de ces rencontres se fait d’autant plus ressentir que le contexte actuel dans la région Maghreb/Machrek fait craindre un recul pour les droits des femmes. « Pendant la révolution [tunisienne], les femmes se sont affirmées qualitativement et quantitativement, en participant aux manifestations, à des sit-in, en prenant la parole, aux côtés des hommes », rappelle Najat Hosni, de l’Association tunisienne des femmes.

Elle évoque avec inquiétude le contexte actuel : les propos ambigus d’Ennahda sur la polygamie, ses discours diffamatoires sur les femmes célibataires, son projet de constitution sur des bases religieuses… « Ennahda et les autres mouvements islamistes ne participent pas à la lutte du peuple tunisien, et nous devrons continuer à batailler pour plus de justice sociale et de démocratie », ajoute-t-elle. Les parallèles sont nombreux entre la Tunisie et l’Egypte : après avoir joué un rôle très actif pendant la révolution, les femmes égyptiennes craignent, elles aussi, un recul de leurs droits avec la prise de pouvoir des Frères musulmans.

Même dans les pays où la révolution a avorté, il a soufflé un vent de révolte où les femmes ont joué un rôle de locomotive dans les mobilisations. « Les femmes ont imposé leur présence dans des commissions de travail et se sont organisées pour sensibiliser l’opinion dans des sit-in, elles ont participé à toutes les manifestations », raconte la jeune Yéménite Widad Badaoui. Selon elle, la grande force des femmes de son pays est d’avoir réussi à montrer une autre image d’elles-mêmes. Les femmes yéménites existent, elles ont su imposer leur présence. Le Prix Nobel de la paix accordé à Tawakkol Karman en 2011, pour son rôle dans le déclenchement du mouvement contestataire dans le pays, en est le plus beau symbole.

Le cas du Maroc est aussi évoqué à la tribune. Malgré la constitution actuelle, qui stipule la parité entre hommes et femmes, la situation des femmes marocaines est loin d’être reluisante. « La femme marocaine est constamment violée : parfois violée au sens premier du terme, mais aussi violée économiquement, marginalisée, exploitée, censurée dans sa liberté d’expression… Nous n’accepterons rien d’autre que la parité totale et effective entre les femmes et les hommes », scande une jeune Marocaine dans le public.

Hijab et droits des femmes

Le débat qui s’ensuit est particulièrement animé. Peut-on vraiment parler de révolution, quand au printemps arabe, porteur d’espoirs et de renouveau, a succédé un automne synonyme de recul manifeste des droits des femmes ? « Qu’a-t-on vraiment gagné de ces révolutions, à part le fait de savoir que les femmes ont été présentes, actives ? », interroge une femme du public. « Pourquoi avons-nous échoué à imposer la laïcité et ainsi laissé le champ libre aux islamistes ? », questionne une autre. « En s’emparant des questions sociales, les fondamentalistes ne sont-ils pas plus dangereux que les pouvoirs autoritaires qu’ils ont remplacés ? », demande une troisième.

L’agitation est à son comble quand l’une d’elles interpelle directement Widad Badaoui : « Quand on prétend lutter pour améliorer les droits des femmes, il faudrait déjà se présenter sans le hijab, car on sait toutes à quel point il infériorise la femme ». La rumeur gronde dans la salle. La Yéménite lui répond calmement : « Ce voile, je ne peux malheureusement pas l’enlever quand je marche dans les rues de Sanaa, je serais beaucoup trop harcelée. Quand j’ai quitté la burqa, c’était déjà pour moi une grande victoire et un de mes frères ne me parle plus à cause de ça. Dans notre lutte, nous voulons quand même préserver nos relations familiales. »

Le forum n’offre pas de réponses à toutes les questions posées, mais se conclut sur la nécessité pour tous les mouvements de femmes de la région d’unifier et d’intensifier leurs efforts. « La démocratie ne s’installe pas du jour au lendemain, c’est un processus lent et nous n’en sommes aujourd’hui qu’au tout début des efforts à faire pour obtenir les conditions nécessaires à sa mise en place », rappelle une femme de l’assemblée.

Et une jeune marocaine de conclure la séance sur une note aigre-douce : « Ce n’est pas une si mauvaise chose que les islamistes soient au pouvoir. Tant qu’ils étaient dans l’opposition, ils étaient crédibles et représentaient un contre-pouvoir. Aujourd’hui qu’ils gouvernent, on voit bien que c’est l’objet même du pouvoir qui les intéresse et au Maroc, les représentants du PJD (2) montrent déjà leurs limites ».

Myriam Merlant – EGALITE

(1) Forum organisé par le Forum social maghrébin, e-joussour, Alternatives, et le Forum des alternatives Maroc

(2) Parti de la justice et de la démocratie, parti politique de référentiel islamique, qui a obtenu une très large victoire aux élections législatives de 2011.