Articles récents Lettre d’un féministe africain à une féministe française.

Emmanuelle, tu me demandes pourquoi je suis féministe ?

Je suis Sié Amed Kambou né en1976 à Ouagadougou au Burkina Faso, en Afrique de l’Ouest: on dit que je suis Burkinabé mais moi je me vois plutôt Africain sans frontières et citoyen du monde. Je suis cinéaste de profession et aussi très actif dans d’autres domaines surtout dans le domaine social .

A quoi sert de vivre sans apporter sa touche à la construction de la cité? Personnellement mon choix s’est dirigé vers l’éveil de conscience, la défense des enfants et des femmes, des veuves particulièrement marginalisées, dont les droits sont bafoués dans mon pays et partout en Afrique. J’essaie humblement de continuer le combat d’hommes extraordinaires comme Thomas Sankara et Norbert Zongo (NDR : journaliste burkinabé né en 1949, assassiné en 1998) et d’autres encore.

L’homme révolté

Révolté par l’oppression des femmes, le sida, l’excision – beaucoup de mes proches sont touchés par la maladie, beaucoup de femmes sont excisées – j’ai créé l’association Solidarité Jeunesse pour l’Entraide Sociale (SOJES) en 2001. L’association a pour objectif la défense et la protection de l’enfant, la lutte contre le sida et les violences faites aux femmes.

J’ai été très actif dans le combat contre la pratique de l’excision en collaboration avec le comité national de lutte contre l’excision du Burkina. Pour ma part, j’ai plus mis l’accent sur la sensibilisation en organisant des cinés débats, des causeries et des théâtres forum, notre cible étant la jeunesse. C’est par l’éducation de la jeunesse que les mentalités vont changer.

Prise de conscience

Tu me demandes depuis combien de temps et comment je suis devenu féministe: je ne saurais répondre car pour moi ce sont les expériences de notre vécu qui nous accompagnent et notre conscience qui nous dirige vers une lutte juste et honorable. Pour moi, il faut éveiller la conscience du peuple pour la défense des femmes et contre l’égoïsme des hommes, qui est prédominant. Quand je pense à la maternité, aucun homme ne voudrait être à la place de la femme sur une table d’accouchement ; mais ils devraient au moins accompagner leur femme et les soutenir dans cette lourde épreuve qui peut être mortelle. Car au Burkina, dans certaines zones, l’accouchement est un vrai danger.S’il n’y a pas de centre de santé proche, il faut aller souvent à plus de quarante kilomètres sans piste praticable.

Un traumatisme

Je vais te raconter une anecdote: un jour j’étais en reportage dans une maternité du Burkina, je vois des femmes qui ne savaient plus s’il fallait s’asseoir, se lever ou se coucher tant elles avaient mal et même très mal. Elles criaient, criaient ; j’en voyais d’autres qui baignaient dans leur sang, c’était terrible, je ne saurais comment bien expliquer ce que j’ai vécu ce jour-là. Je me suis dit:«quelle souffrance, c’est ainsi qu’elles vivent l’accouchement ?». Immédiatement je suis sorti de la salle, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé ma mère sans trop savoir ce que j’allais lui dire. J’ai juste pu dire « Allo, maman comment ça va? Elle me pose la question : « qu’est ce qui se passe ? » Je dis non, « rien ça va », je n’ai pas trouvé les mots pour lui parler et j’ai terminé par « merci, maman, à ce soir».

Ce jour là j’ai été traumatisé, j’ai passé toute la journée choqué. Comment est ce qu’on peut vivre cela? Comment ne pas tirer son chapeau une fois de plus à ces femmes mères de l’humanité sans exception. Qui ne vient pas d’une femme ?

L’homme engagé

Pour en revenir à ta question, je dirais qu’on ne naît pas féministe mais qu’on le devient car c’est une question d’éducation: moi je suis né dans une famille où ma grand- mère ne faisait pas de différence entre les filles et les garçons, tout le monde faisait les mêmes tâches, était traité de la même manière. Et là je n’emploierai pas le mot féministe mais plutôt humaniste car défendre les femmes c’est défendre le genre humain. J’ai appris à lutter pour qu’il n’y a pas de différence de sexe, de couleur, d’ethnie et autre. Voila, c’est ce que je pense même si je suis d’accord qu’il y a une oppression spécifique faite aux femmes.

D’ailleurs, j’ai en projet de réaliser un film qui s’appellera «La place des femmes dans la nation», pour rendre hommage aux femmes de mon pays et d’ailleurs qui travaillent, s’occupent des enfants, créent de associations, organisent des actions collectives, même au fin fond des campagnes.Bref, elles font tout. Je milite aussi dans un parti pro-sankariste, le Front des forces sociales et je suis très attentif à la parité au sein du mouvement. Mon modèle est l’ancien président Isidore Thomas Sankara, le président de tous les Africains. Pourquoi je parle de toute l’Afrique? Parce que Sankara était et est encore considéré par beaucoup comme le défenseur de toutes les femmes et de toute la jeunesse africaine. Donc je me bats sur tous les fronts, et je crois au changement. Seule la lutte paie, de cela j’en suis convaincu. Comme on dit chez nous : « si tu restes assis devant ta case, le monde tournera sans toi» !

 

Sié Amed Kambou

Témoignage recueilli par Emmanuelle Barbaras 50/50