Articles récents Vert Fluo, une nouvelle couleur féministe au Chili 

 

Né au Chili il y a quelques années, ce nouveau mouvement féministe propose des modes d’action radicaux et originaux pour la lutte féministe. Le «vert fluo» entend trancher avec le pastel des courants réformistes.

« Nous sommes les sorcières de l’Etat et du Patriarcat», déclare, en souriant, Maria  *, activiste du mouvement Vert Fluo. Au Chili, où l’avortement demeure interdit et où le divorce ne fut autorisé qu’en 2005, elles sont une vingtaine à défendre ce qu’elles appellent le «féminisme Vert Fluo».Le féminisme Vert Fluo? Ce sont des activistes, basées entre Santiago et Iquique, qui se battent pour l’avortement. Leur arme? Un téléphone mobile. Avec la «Linéa aborto», une simple ligne téléphonique, elles transmettent, en toute illégalité, les informations de l’OMS sur l’IVG médicamenteuse possible jusqu’à 12 semaines de grossesse. Leur objectif? Aider les femmes chiliennes à avorter de manière sûre et autonome.

Le féminisme Vert Fluo en action

En plus de la ligne téléphonique, elles multiplient leurs activités: ateliers d’information, interventions lors de rencontres féministes et publications tel que le Manuel pratique de l’Avortement, paru en 2012. Pour défendre l’avortement, elles risquent gros: malgré la création du SERNAM, Servicio Nacional de la Mujer (le ministère de la Femme) en 1991 et l’élection à la présidence de Michelle Bachelet en 2006, le machisme et le conservatisme dominent toujours la société chilienne, qui reste très marquée par l’église catholique et évangéliste. Depuis la loi pinochétiste de 1989, l’avortement est pénalisé de 5 à 10 ans de prison pour celles qui le pratiquent et de 15 ans, pour celui ou celle qui l’assiste. Quant à la délivrance de la pilule du lendemain par les services publics, elle n’est autorisée que depuis 2010. En pratique, elle reste peu accessible. Aujourd’hui, le Chili se positionne au 4ème rang mondial des pays au taux d’avortement les plus élevés et pourtant, sa loi est l’une des plus restrictives au monde. « Je crois que j’ai toujours été dans la clandestinité… à cause de la manière dont nous nous positionnons comme femmes, à cause de notre rapport à notre corps, nous sommes toujours occultées, clandestines. Donc finalement, je n’ai plus peur d’être dans l’illégalité, car je l’ai toujours plus ou moins été» affirme Maria. la Ligne avortement est illégale et constamment sous surveillance. Pourtant elle est précieuse pour beaucoup: le Chili compterait environ 160 000 avortements clandestins par an, d’après les chiffres du SERNAM, et la Ligne avortement reçoit en moyenne 16 appels par jour.

Art et féminisme

Mais le téléphone n’est pas la seule arme des activistes Vert Fluo, une autre de leurs armes est l’alliance entre art et féminisme : happenings, performances, travestissements sont autant de moyens pour transformer les représentations sociales. Le choix du vert fluo n’est pas anodin, il est politique: « nos T-shirts vert fluo, ça attire, ça questionne… C’est une couleur lumineuse et incandescente, qui déborde des cadres de pensée, qui incommode et étourdit. C’est ce que nous voulons : échapper à l’ordre établi et incommoder», précise Catherine, venant des Etats-Unis et militante à la Linea aborto. Car au-delà de l’avortement, elles questionnent les représentations du corps et du désir féminin. «C’est une politique de micro-terrorisme. Elles déploient la politique drag. Les performances permettent d’ouvrir sur une réalité parallèle, d’être « terroristes », de déstabiliser l’imaginaire des gens, voilà l’objectif. Elles se disent non seulement féministes mais aussi lesbiennes. Et de fait, elles incommodent.» explique Pedro, activiste de la CUDS (Colectivo Universitario Disidencia Sexual), collectif pro-féministe défendant la «dissidence sexuelle», et menant plusieurs actions aux côtés des membres de Vert Fluo.

Des sorcières fluos

Dans leur collimateur, le féminisme «couleur lilas», celui des institutions chiliennes, perçu , comme trop consensuel et inefficace. Elles se définissent résolument anti-capitaliste, anti-raciste, anti-colonialiste et … pragmatiques! « Le féminisme Vert Fluo rompt avec celui de la «seconde vague» qui est ennuyeux, hiérarchique et encore très influencé par la logique masculine. Le féminisme qu’elles défendent lui se veut trash, flash et insolent» explique Pedro. Si la bataille pour l’avortement sûr et autonome constitue la priorité du féminisme Vert Fluo, celui-ci s’inscrit dans la défense des minorités exclues et marginalisées. Les féministes Vert Fluo soutiennent, les droits des trans’, des Mapuches (population indienne du Sud chilien), des étranger-e-s, des étudiant-e-s ou encore des personnes prostituées. Elles sont radicales et sans concession, volontairement éloignées de tous partis politiques: « Nous ne sommes pas un mouvement politique, nous défendons une pensée critique, concrète et subversive, en rupture avec la réalité consensuelle, celle de l’hétérosexualité, de la maternité, de l’amour romantique et de la Raison. Nous sommes des sorcières, car les sorcières sont radicales dans leur mode de vie, elle n’ont pas de famille, elles échappent à la Raison et à la réalité normée» explique Maria.

Amour entre femmes

Pas étonnant donc, que leurs idées politiques imprègnent leurs modes de vie, eux aussi sans compromis. Pour les femmes Vert Fluo, la lutte commence par l’adoption d’un mode de vie cohérent et sans compromis. Elles ont, dès lors, défini des «pratiques politiques stratégiques» qu’il est primordial de respecter. « Abolir l’Ordre patriarcal revient donc à casser ces schémas qui nous dirigent et que nous reproduisons automatiquement. Nous partons de la destruction de l’hétéro-norme et de ses déclinaisons : gay-normativité, lesbo-normativité et toute autre tentative de limitation du désir. Le féminisme Vert Fluo, c’est un mode de vie, de survie et de mort», écrivent Fresia et Simona Fluors, dans l’introduction du premier tome, présentant la pensée fluo. Et l’une de ces frontières à repousser, c’est le langage. Les femmes Verts Fluo veulent s’émanciper du langage commun, construit et établi par le système patriarcal, et redéfinir certaines notions au profit de la libération des femmes. Elles proposent une nouvelle définition de certains concepts tels que l’«amour entre femmes» défini comme : « pratique politique d’amour transversal, qui cherche le bien-être propre, ainsi que celui de la communauté des femmes». L’ «Amour romantique» est considéré comme un dispositif de contrôle maintenant les femmes dans la soumission à l’approbation masculine: « L’amour romantique est une manifestation hystérique de l’attachement dépendant ainsi que de la phobie angoissante et de la menace d’abandon.». Elles aiment aussi parler de «symptômes fluos» : « considérés comme premiers symptômes psychotiques, par la médecine occidentale, ils correspondent au dépassement de la réalité consensuelle et de ses accords.» L’objectif est d’«ivaginer » c’est-à-dire « d’imaginer d’autres mondes et galaxies possibles, en activant la seconde fonction de la matrice créatrice, celle qui ne sert pas à la reproduction.»

 

Laure Basile Diplômée en sciences politiques, étudiante, activiste féministe…

* Les noms ont été modifiés afin de protéger l’anonymat des personnes interrogées