Articles récents \ France \ Économie Emilie, un amour de caissière

 

Emilie est arrivée de Madagascar en France en 1972, «je me suis intégrée de tout mon cœur». Elle n’est revenue dans son île d’origine que deux fois, en 1996 et en 2000. Sa vie est en France. Portrait d’un amour de caissière.

 
A 12 ans elle lit beaucoup, des romans de grands auteurs français, rêve en regardant la tour Eiffel à la télévision. Son destin se joue à ce moment là, elle vivra à Paris.
Entourée de nombreux frères et sœurs, elle reçoit une éducation assez stricte car dit-elle « la société malgache n’est pas très ouverte ».
Elle rencontre son mari, au lycée, à 16 ans. Il part en France poursuivre ses études puis revient la chercher pour l’épouser. Elle a deux enfants avec lui, une fille de 40 ans et une autre de 22 ans. Mère à 21 ans elle n’a plus eu envie d’avoir un deuxième enfant avant l’âge de 39 ans. Son premier accouchement fut difficile, presque un traumatisme.
Le mari d’Émilie est graphiste. Lorsqu’elle commence à chercher un emploi, il lui propose un poste à ses côtés, mais Émilie ne souhaite pas travailler avec son mari. Alors très vite elle trouve un emploi de caissière qu’elle ne quittera plus.
Radieuse Émilie
Derrière sa caisse, Émilie accueille chacun-e avec un petit mot et un sourire éclatant. Elle connaît la vie de nombre de ses client-e-s . Elle s’inquiète pour ce petit monsieur qui vient de perdre sa femme, elle demande à une jeune femme si son dernier voyage s’est bien passé et à un papa si la petite dernière a de meilleures notes à l’école. Elle connaît le prénom de beaucoup d’entre eux, en tutoie certain-e-s. Lorsqu’elle ne voit plus certains-e-s habitué-e-s, Émilie s’inquiète, tente d’avoir des nouvelles.
C’est un réel plaisir de faire ses courses au Franprix où travaille Émilie. La queue est interminable devant sa caisse, deux fois plus longue que devant les autres caisses. Ses client-e-s, fidèles l’adorent. Certain-e-s qui ont quitté le quartier depuis des années mais font parfois des kilomètres pour revenir la voir. D’autres ont changé leurs habitudes, leur jour de courses pour elle. Devant sa caisse, beaucoup font connaissance, se sourient, parlent de cette caissière exceptionnelle.
Émilie reçoit aussi beaucoup de ses clients. On lui apporte des produits de son pays d’origine, du thé, de la vanille, de la cannelle. Quand quelqu’un se rend à la Réunion ou à Madagascar, l’habitude est de lui demander ce qu’elle veut. On lui donne aussi des invitations à des vernissages d’exposition. On lui demande des nouvelles de ses filles.
Les amoureux d’Emilie 
Elle a ses amoureux aussi. Comme ce facétieux boucher arabe du quartier qui lui déclare sa flamme «tu es mon amour Émilie» tout en la traitant de raciste «mais comment je suis raciste, pourquoi ?» répond la belle hilare «tu es raciste, tu ne veux pas céder» réplique le boucher amoureux, devant les client-e-s mort-e-s de rire. Le sketch est bien réglé entre eux.
Elle a parfois la surprise de voir de jeunes client-e-s la saluer, eux la connaissent depuis qu’elles-ils sont tout petit-e-s. Elle ne les reconnaît pas mais elle les a tou-te-s marqués.
Émilie a une élégance naturelle qui se découvre derrière sa blouse de caissière. Sa mère fut une femme fort chic portant tout au long de l’année des escarpins à haut talon. Ses collègues la trouvent bizarre, trop élégante pour une caissière, elle se fiche de leurs opinions. Tou-te-s ou presque considèrent leur travail comme une corvée, Émilie s’y épanouie: «je prends du plaisir à travailler, je rencontre beaucoup de monde, je suis bien.»
Quand il y a eu des problèmes il y a quelques années avec la direction certain-e-s employé-e-s ont préféré partir, Émilie est restée «je ne me laisse jamais faire» explique t-elle dans un large sourire «je réponds toujours.» Ainsi dans les années 90 un nouveau directeur voulait la mettre dans les rayons mais Émilie aime trop le contact avec les client-e-s pour accepter. Le directeur a dû faire marche arrière.
Elle se trouve privilégiée, heureuse de sa vie.
Mais si elle n’envisage pas une seconde d’arrêter, elle sait ce qu’elle veut faire lorsqu’elle arrivera à l’âge de la retraite: aider les autres. Depuis des années, une fois par mois elle donne ses plaquettes, fière d’avoir sa carte de donneuse.
Émilie a programmé de continuer à donner et à sourire à la vie.
 
Caroline Flepp 50-50
 

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