Articles récents La ville faite par et pour les hommes, selon Yves Raibaud

Yves Raibaud, géographe, féministe et maître de conférence à l’Université de Bordeaux-Montaigne, a fait des recherches sur le genre et la ville, son thème de prédilection. Dans le livre La ville faite par et pour les hommes, le chercheur nous invite à prendre conscience de la construction et de l’usage masculin de la ville. Dans un style concis et adroit, il cherche à cartographier les expressions du sexisme ancrées dans l’anatomie de la ville.

Savoir si la ville est un vecteur ou non de l’émancipation et de l’amélioration de la condition des femmes est un sujet peu abordé tant dans les travaux des chercheur-e-s en urbanisme que dans les enquêtes publiques. Or, il est primordial de le traiter pour comprendre quelle place prennent ou ne prennent pas les femmes dans la ville et l’espace public. Loin de l’imaginaire collectif et romantique de la ville-femme des poètes, à la lecture du livre d’Yves Raibaud, la ville se révèle être une «nouvelle frontière du féminisme.»

Le sexe de la ville serait-il masculin ?

A cette question, Yves Raibaud répond par la positive et déroule son argumentaire méthodiquement. Tout d’abord, il met en exergue la primauté des figures masculines honorées dans l’espace public. 94% des plaques de rue ou des espaces publiques portent le nom d’un homme. Seules les aviatrices comme Maryse Bastiée ou les résistantes comme Germaine Tillion arrivent à s’imposer. Néanmoins certaines grandes villes comme Marseille ou Paris se démarquent. Des avancées ont été par exemple entreprises avec la construction du tramway parisien, où sur les dix-huit stations de la ligne T3 neuf portent des noms de femme.

Par ailleurs, l’auteur souligne l’inégalité qui réside dans l’offre de loisirs urbains. Dès le début de l’adolescence, ce sont les garçons qui sont les grands bénéficiaires de cette offre. Skate-park, stades équipés en terrains de basket, de foot, de barres de musculation… La longue liste des activités sportives urbaines révèlent leur accaparement par les garçons et le manque d’activités mixtes proposées. Yves Raibaud explique que cette situation provient en partie de la volonté des actrices/acteurs de la ville de canaliser «la violence des jeunes», à savoir celle des garçons.

La ville pensée et investie par les hommes

De là découlent des interdits spatiaux et temporels pour les femmes, qui n’ont pas la possibilité d’investir autant que les hommes l’espace public citadin. Ce constat est renforcé par la persistance, au sein de chaque ville, du harcèlement de rue. Cette constante culturelle régule la place et le rôle des femmes dans la ville. L’expérience et la peur du harcèlement nourrit la «ghettoïsation des femmes, leur assignation à une place identifiée.» Souvent, les politiques de la ville et de la mobilité ne contreviennent pas à ce sentiment d’insécurité. La construction de campus à l’extérieur de la ville ou la défaillance des transports communs de nuit favorisent, par exemple, la vulnérabilité des femmes.

En outre, si la ville s’avère être un espace «fait pour les hommes», c’est qu’elle est «faite par les hommes.» Yves Raibaud nous enseigne en effet que la participation aux projets urbains est une affaire d’hommes où la parole des femmes est minime sinon minimisée. Il prend l’exemple significatif du «Grenelle des mobilités», organisé en 2012 par la ville de Bordeaux, où le temps de parole des femmes fut de seulement de 8%. De plus, leurs interventions ne sont parfois pas prises en compte à leur juste valeur : «pour les femmes qui parlent des enfants ou de la famille, la sanction est immédiate : rires, brouhaha, haussement d’épaules, rappel à l’ordre.»

Revendiquer un droit à la ville pour les femmes

Afin de remédier à la pérennisation d’une ville au visage masculin, l’auteur nous invite à reconnaître la nécessité d’un droit à la ville : «la ville heureuse doit être celle du plaisir, de la jouissance et de la fête pour toutes et tous, et pas seulement des hommes hétérosexuels à la recherche de proies féminines.» De nombreuses associations féministes ont promu cette idée en organisant des marches participatives.

De nouvelles politiques de la ville sont possibles. Elles essayent de mettre en œuvre la construction et l’usage mixte de la ville. Certaines villes se sont déjà engagées dans cette voie. Vienne soumet ainsi ses politiques de la ville et de la mobilité à une évaluation genrée. Le manuel «La prise en compte du genre dans l’urbanisme» sert de référence aux services d’urbanisme qui doivent prendre en considération la question du genre dans leurs travaux et projets. Cette démarche paye, puisqu’en 2014, Vienne a été «consacrée pour la 6e fois capitale la plus agréable à vivre par la société américaine de conseils Mercer.»

Marina Verronneau 50-50 magazine

Yves Raibaud. La ville faite par et pour les hommes, Ed.  Belin en partenariat avec le Laboratoire de l’Egalité, 2015.

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