Articles récents L’industrie du jouet ne fait pas de cadeaux aux femmes

Le 7 décembre dernier, une action de rue organisée par ActionAid a eu lieu devant un grand magasin, JouéClub, en plein centre de Paris. Cette mobilisation avait pour but de dénoncer, en cette période de fêtes de Noël et d’envolée de ventes de jouets, les conditions de travail scandaleuses des femmes exploitées dans les usines de fabrication chinoise.

A la suite de la publication d’une enquête menée dans des usines chinoises de jouets par son partenaire l’ONG China Labour Watch, ActionAid appelle les grandes marques à faire respecter les droits des femmes et à mettre fin aux violences et aux conditions de travail inacceptables dont elles sont victimes. Cette enquête révèle, dans les quatre usines examinées, des violations particulièrement graves, concernant l’atteinte aux droits sexuels et reproductifs, la privation, le manque d’accès à la santé et à des soins de base, et des abus en tous genres. La force de travail féminine demeure un choix privilégié pour ces géants du jouet qui n’hésitent pas à sacrifier le respect des droits du travail au nom du profit. Cette mobilisation de rue avait pour objectif de sensibiliser le public français à l’envers du décor à travers la mise en scène d’une petite fille découvrant son cadeau : une maquette géante de Barbie en tenue d’ouvrière et enceinte. Elle réalise donc le mensonge que ce jouet véhicule : une Barbie revendique l’image d’une femme libre de tout faire… sauf d’être enceinte, d’être bien traitée, d’avoir des jours de congés, et ainsi de suite.

 

Entretien avec Mégane Ghorbani, chargée de mission Droits des Femmes chez ActionAid France.

Comment travaillez-vous avec China Labour Watch ? 

ActionAid France mène depuis début 2016 une campagne qui s’intitule « De l’invisibilité à l’égalité » pour défendre les droits des femmes au travail, campagne menée en partenariat avec 7 organisations dont China Labour Watch, dans des pays en développement. Leur enquête a été commanditée dans le cadre de cette campagne, qui vise justement à dénoncer les violations des droits des femmes au travail. Nous travaillons en partenariat avec eux sur cette campagne mais aussi de manière plus générale depuis de nombreuses années, pour dénoncer les conditions de travail dans l’industrie du jouet.

Quels sont les principaux enjeux de votre campagne  ? 

La campagne vise 5 types d’enjeux majeurs : l’égalité salariale, les violences basées sur le genre sur le lieu de travail, la question de la représentation des femmes dans les organisations syndicales et leur droit à la négociation collective, le travail du « care », c’est-à-dire le travail non-rémunéré des femmes lié au soin, avec une demande de reconnaissance, réduction, redistribution de ce travail.

Après les résultats de l’enquête, avez-vous décidé d’axer votre campagne sur une des discriminations les plus mises en avant, ainsi les violences ? 

L’objectif de l’enquête était de mettre en exergue les violations spécifiques qui ont lieu : 5 types ont été recensés. Nous avons dans cette campagne un enjeu majeur qui a été ciblé : la question des violences faites aux femmes sur leur lieu de travail. Initialement l’enquête avait donc été commanditée pour parler de violences sur le lieu de travail, et des éléments en terme de violations de droits et de besoins sexuels et reproductifs des femmes ont été mis en avant.

Avez-vous contacté les marques concernées, obtenu des réactions, commentaires…? 

Nous sommes actuellement en échange avec Mattel qui nous a contacté à la  suite de la pétition lancée et qui a recueilli plus de 15 000 signatures. Elle va être remise au siège européen de Mattel le 15 décembre. Nous commençons tout juste les échanges à ce sujet sachant que notre attente est vraiment d’avoir des éléments probants, des indicateurs, des chiffres, des données permettant d’attester d’une volonté et d’un devoir de garantie des droits des femmes au travail. Plus les consommatrices/consommateurs seront mobilisé-e-s et seront à nos côtés dans cette interpellation des grandes marques, plus nous aurons de chances d’avoir des réponses et des actes.

Au-delà des grandes marques concernées, pensez-vous sensibiliser les grands distributeurs qui rachètent ces jouets ?

L’action d’aujourd’hui est avant tout une interpellation des grandes marques mais dans une logique de responsabilité générale, nous pensons que les grands distributeurs ont également un rôle à jouer puisque nous demandons une prise de conscience non-exclusive entre les différents échelons qui sont dans ce schéma de vente de produits de jouets. C’est aux grandes marques de s’assurer en premier que les droits des femmes sont respectés  dans la chaîne d’approvisionnement.

 

Entretien avec Marie-Claude Hessler, actionnaire de Mattel depuis 20 ans et activiste en faveur des droits au travail.

Quelle est votre position, en tant qu’actionnaire ?

Comme actionnaire, j’ai des droits, je peux assister aux Assemblées Générales, et poser 3 questions d’une minute chaque année, ce que je fais depuis longtemps, et j’ai eu des résolutions qui ont été soumises au vote des actionnaires. Il faut aussi savoir que les Assemblées Générales aux Etats-Unis, donc notamment chez Mattel, durent une heure. Donc si j’ai 3 minutes et qu’on me répond, je finis par avoir presque 10% du temps général, ce qui n’est pas rien !

Vous participez à ces réunions dans quel but ? 

Je trouve les conditions de travail des femmes scandaleuses, il faut absolument qu’elles s’améliorent. Mattel dispose de plusieurs usines en propre en Chine, a un code de conduite, est parfaitement au courant, et peut tout à fait et très bien améliorer les conditions de travail et la façon dont ces usines et leurs travailleuses sont gérées.

Pensez- vous vraiment que le poids des actionnaires peut contribuer à faire changer les choses de l’intérieur ? Etes-vous écouté-e-s ?

Oui, un peu. Chaque année le sujet est abordé puisque j’en parle. C’est pour moi une approche différente de celle des ONG, un travail complémentaire. Et l’année dernière, le PDG m’a dit « L’année prochaine, on se parlera avant l’AG, pour discuter de ces questions .» Première fois en 19 ans ! Et un signe d’espoir sur la route pour parvenir à des mesures concrètes et efficaces.

 

Propos recueillis par Copélia Mainardi, 50-50 magazine