Articles récents Wolf and Sheep : un film d’une réalisatrice afghane de 26 ans. Partie 1/2

Wolf and Sheep est un film afghan réalisé par Shahrbanoo Sadat, une jeune femme de 26 ans qui a mis des années à le construire, pas à pas, malgré les multiples obstacles rencontrés, à l’image des 3 heures aller/retour qu’elle effectuait pour se rendre à une école de garçons. Elle a réussi son pari, ce film qui raconte le quotidien des filles et des garçons vivant dans les montagnes afghanes est d’une maîtrise et d’une beauté incroyables. Rencontre avec une réalisatrice au parcours étonnant qui n’a étudié le cinéma que trois mois.

 

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Photo de Shahrbanoo Sadat avec deux Afghanes qui ont joué dans le film

Vous êtes née et avez grandi en Iran : pourquoi en être partie ?

Ce n’était pas un choix : le gouvernement iranien exerçait une pression constante sur les réfugié-e-s (plus de place à l’école pour moi, à l’usine pour mon père…). On nous disait que la guerre en Afghanistan était finie et qu’il était donc grand temps de rentrer chez nous. Nous étions ainsi tout un groupe à devoir partir. Mes parents partageaient des sentiments mitigés, ils étaient nés dans le même village, dans une région centrale de l’Afghanistan, donc même s’ils étaient forcés de partir, ils étaient encore assez jeunes pour se projeter, être heureux de retourner aux vies qu’ils avaient laissées derrière eux il y a si longtemps. Pour eux, c’était effectivement un peu rentrer à la maison mais pas pour moi, l’Afghanistan ce n’était pas chez moi, j’étais née en Iran, à Téhéran, je ne connaissais rien de l’Afghanistan, ni la langue, ni le mode de vie. L’Iran est un pays à part en ce qui concerne les réfugié-e-s, la naturalisation y est si dure que même si tu y es depuis deux siècles, tu seras toujours réfugié-e. J’étais donc née réfugiée, et même si ça n’avait aucun sens, je me sentais Iranienne.

 

Comment avez-vous vécu ce retour au pays ?

Je me suis retrouvée propulsée dans une région centrale et rurale de l’Afghanistan, au milieu d’un petit village composé de seulement dix maisons et d’une cinquantaine d’habitant-e-s, encerclé de très hautes montagnes qui formaient une véritable prison géographique nous déconnectant totalement du reste du monde. Nous n’avions ni électricité, ni téléphone, ni télévision, ni moyens de transports, absolument rien.

J’avais l’impression d’avoir remonté le temps; entre l’immense capitale de Téhéran et ce minuscule village dont tout le monde ignorait l’existence, l’écart était énorme. Il ma été très difficile de m’adapter à la situation, dabord car j’étais une enfant (je n’avais que onze ans), et ensuite à cause de la langue, un dialecte local très différent de la langue nationale. Je ne comprenais rien. J’ai mis 4 ans à m’adapter et comprendre, ou du moins tenter de comprendre cette décision de mon père qui n’avait pour moi aucun sens.  Mes parents étaient si enthousiastes à lidée de réparer leur maison, ils ont investi dans des achats locaux, des vaches, des champs de pommes de terreJe n’avais aucun-e ami-e car j’étais une étrangère, dont on parlait dans le dos, comme les enfants savent le faire. Enfin, après ces 4 ans, j’ai décidé daller à l’école, mais il n’y en avait pas pour moi, donc j’ai dû convaincre mon père de me laisser aller à l’école pour garçons située dans un autre village, dans une autre vallée, à 3 heures de marche de chez nous. C’était le seul moyen d’étudier pour moi, et je savais que convaincre mon père serait une plus rude épreuve encore que les 3 heures de marche dans ces hautes montagnes ! J’ai parlé à ma sœur qui a parlé à ma mère qui a convaincu mon père (on communiquait comme ça chez nous), et il a finalement accepté.

Nous avons été au bureau de l’éducation, ensemble bien sûr, car je ne pouvais rien faire seule. Ce n’était jamais arrivé qu’une fille intègre une école de garçons, c’était donc quelque chose d’assez important qui relevait de l’impossible dans leurs esprits. Et, précisément parce que ce n’était jamais arrivé dans l’histoire de l’école, ils n’ont pas su comment réagir, et ils ont dit oui ! J’étais la seule fille au milieu de deux mille garçons, et je marchais seule dans la montagne six heures par jour. Bien sûr, je ne pouvais toujours pas avoir d’amis, car j’étais mal perçue, une fille étrange étudiant dans une école de garçons, et personne ne voulait même s’asseoir à côté de moi. La séparation des genres est vraiment importante là-bas, et les professeurs étaient aussi des hommes évidemment. 

J’ai fini mon cursus en trois ans au lieu de six, je ne pouvais pas continuer ce rythme de marche quotidienne trois années de plus, et je voulais aller le plus vite possible. Quand j’ai obtenu mon diplôme en 2008, j’étais si heureuse, c’était une telle victoire, j’avais l’impression de soutenir ma thèse ! Il était désormais temps pour moi de passer au système suivant. Une nouvelle université avait été construite dans notre ville mais évidemment cette ville était très loin, il fallait prendre le seul bus qui part à 6 h du matin et revient à 18 h. Mais mon père n’était vraiment pas d’accord avec cette idée duniversité. Il me dit qu’il avait accepté que j’aille à l’école des garçons car j’empruntais des chemins perdus dans la montagne et que personne ne pouvait me voir, alors que maintenant j’allais être visible dans les transports, les gens parleraient de moi et de notre famille, il y aurait des commérages. Il ne m’a jamais laissé y aller, et j’avais la sensation que mon avenir était condamné, bloqué, même si le seul domaine qu’on pouvait alors étudier était l’agriculture et que je détestais lagriculture car je détestais tout ce que mon père possédait, les vaches, les champs de pommes de terre… même si j’ai finalement fait un film qui se passe dans ce milieu rural !

 

Comment vous êtes-vous sortie de cette impasse ?

Un jour, jai dit à mon père que je voulais rendre visite à ma grande sœur, qui était mariée et habitait Kaboul. Il m’a accompagnée et quand je suis arrivée, je lui ai expliqué que je ne repartirais jamais au village avec lui. Il a failli avoir une attaque, ne comprenait pas cette décision si soudaine alors que pour moi c’était au contraire mûrement réfléchi. Je n’avais pas de futur dans mon village et j’en avais conscience.

Ma sœur a parlé à mon père, a essayé de le calmer, en lui disant « elle est encore jeune, elle ne sait pas de quoi elle parle, elle va très vite s’ennuyer ici et je la renverrai au village » et mon père a fini par plier. Je devais absolument trouver un moyen de légitimer ce départ pour ne pas avoir à retourner au village donc j’ai commencé à me renseigner sur les examens d’entrée à luniversité. J’étais nouvelle en ville, je ne savais pas comment les choses fonctionnaient à Kaboul, cette grande capitale, cette atmosphère complètement différente, je ne parlais pas non plus la langue, trop habituée à mon dialecte local… J’étais exactement dans la même situation que sept ans plus tôt, une nouvelle débarquée dans un endroit qu’elle ne connaît pas. Je voulais étudier la physique à l’époque mais il y a eu un problème au moment de l’inscription et je me suis retrouvée à passer un examen en cinéma et théâtre. Je n’avais plus le choix, l’examen qui correspondait bien à la physique avait déjà eu lieu, et je ne pouvais pas attendre. Donc je l’ai passé, et deux mois plus tard, on m’a annoncé que j’étais désormais une étudiante en cinéma et que j’entrais à luniversité. Alors qu’en Iran, une école de cinéma est prestigieuse, c’est un choix assez sélectif, ici personne ne s’intéressait à cette matière. Je me suis rendue compte que seul-e-s les étudiant-e-s paresseuses/paresseux qui avaient obtenu de très mauvais résultats à leurs examens venaient à luniversité pour avoir l’équivalent d’une licence, peu importait le sujet, la seule importance était le diplôme. J’ai donc quitté la fac après deux semestres, je n’ai jamais fini mon cursus.

 

Nous avons été surprises de comprendre que vous avez voulu étudier le cinéma sans savoir vraiment ce que c’était puisque vous aviez grandi dans un monde sans écran. Nous nous demandions ce qui avait lancé votre passion. Et en fait tout ce parcours académique part d’une erreur ! 


Oui, et puis je ne viens même pas vraiment d’un parcours académique en cinéma puisque j’ai quitté la fac avant de valider mon année. La seule expérience « scolaire » que j’ai, ce sont trois mois, en 2009, passés avec les ateliers Varan, une compagnie française qui depuis 2004 organise des ateliers de trois mois pour apprendre les bases du cinéma. Je suis tombée amoureuse de leur approche « réalité et vérité », car pour moi ces deux mots étaient mixés à partir de réalités locales, de films ayant pour sujet l’Afghanistan. J’avais alors dix-huit ans, c’était une époque où je prenais pour la première fois du temps pour regarder des films. Avant ça, le cinéma était quelque chose de très loin de moi. Quand j’habitais en Iran, c’était un luxe, le cinéma était hors de prix à Téhéran, surtout pour les étranger-e-s que nous étions. Je n’y étais allée qu’une seule fois, quand j’étais petite, ma classe avait été emmenée voir un dessin animé. Puis une fois j’ai vu un film au village en Afghanistan. Quand je suis arrivée à Kaboul, jai dû madapter à un nouvel environnement et je me battais pour m’intégrer : je n’en avais donc ni le temps ni l’envie. A présent, même si c’était sur un ordinateur et toujours pas sur grand écran, je mintéressais enfin à cet art dans toutes ces catégories, et c’est à partir de là que je suis tombée amoureuse du cinéma et que j’ai commencé à rêver de faire des films.

 

Vous avez mentionné que votre sœur aînée sest mariée, et le mariage est un sujet important pour les jeunes filles dans votre film : qu’en est-il de vous, votre père n’a jamais voulu vous marier ?

Je suis la plus jeune, mes deux autres sœurs sont mariées, et la façon dont ça s’est fait m’a beaucoup marqué, ce n’était même pas un sujet de discussion, plusieurs hommes ont fait leur demande, mon père a refusé jusqu’à ce qu’un prétendant lui convienne et il a dit oui sans même consulter mes sœurs. Tout ceci était parfaitement acceptable dans notre environnement mais je ne l’ai jamais accepté. Je voulais aller à la fac non pas pour être éduquée, mais pour être indépendante. Je savais que c’était le seul moyen d’échapper aux schémas tout tracés et scénarios pré-établis qui m’attendaient, la seule chose qui m’empêcherait de subir le même destin que mes sœurs et me permettrait de fuir cette mentalité traditionnelle, religieuse, conservatrice, dont étaient issus mes parents.

 

Propos recueillis par Charlotte Mongibeaux et Caroline Flepp 50-50 magazine

Transcription et traduction Copélia Mainardi 50-50 magazine