Articles récents Catherine Coutelle : « Une fois dans les sommets, les hautes sphères du pouvoir, on se trouve dans un monde qui reste majoritairement masculin. » 1/2

La délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes a été créée en 1999 dans les deux chambres, l’Assemblée Nationale et le Sénat. Catherine Coutelle préside la délégation de l’Assemblée Nationale depuis juillet 2012. Son engagement sans faille a permis à cette instance composée de 36 membres de remplir ses fonctions qui sont d’évaluer les conséquences sur l’égalité des politiques gouvernementales et d’en informer le Parlement, de suivre l’application des lois, et enfin après demande du Bureau ou de commissions, d’établir des recommandations.  Elle nous a confié ses réflexions.

Pouvez-vous nous faire un bilan de la délégation et nous dresser les points les plus importants ?

Chaque année, nous sortons un rapport d’activité. En février, sortira un bilan d’activités avec 4-5 entrées principales pour examiner les sujets sur lesquels nous avons avancé et les perspectives pour continuer un travail loin d’être achevé. Je retiendrai plusieurs points essentiels.

Tout d’abord la parité, en politique et pas seulement, mais également dans tous les lieux de décision y compris la haute fonction publique, avec donc les hautes autorités, les chambres de commerce, les chambres de métiers qui doivent désormais avoir des listes paritaires… toutes sortes de choses qu’on ne voit pas forcément mais qu’on a introduit dans la loi.

La parité est à présent exigée dans les conseils départementaux, avec le doublement de la pénalité pour les partis ne présentant pas autant de femmes que d’hommes aux élections législatives de 2017 qui a été instauré. Les EPCI (Établissement Public de Coopération Intercommunale) sont les seules structures pour lesquelles nous n’avons pas réussi à trouver de système adéquat car ce sont des collectivités de 2ème degré, c’est-à-dire du vote indirect, des désignations à l’intérieur des collectivités, et il y a encore un déséquilibre très fort au niveau des effectifs. L’autre déséquilibre sur lequel il faut continuer à travailler porte sur les exécutifs : même s’il y a de la parité, les têtes de département et de région sont majoritairement masculines.

Les têtes de liste sont encore souvent des hommes. On voit se profiler des primaires, à droite comme à gauche, avec très peu de candidates. Une fois dans les sommets, les hautes sphères du pouvoir, on se trouve dans un monde qui reste majoritairement masculin.

Qu’en est-il de la parité dans les entreprises ? 

Elle a augmenté dans les CA et les grandes entreprises du CAC40. Cela dit, au sein des petites et moyennes entreprises, la loi a plus du mal à peser réellement. Par contre, il y a eu des mesures de prise concernant l’entrepreneuriat, pour aider les femmes à s’installer, entreprendre au féminin… On constate toujours des freins à l’installation et à la création d’entreprises pour les femmes, par ex. on leur prête moins qu’aux hommes. Un second facteur est que l’on reste toujours sur une articulation vie personnelle/vie professionnelle plus compliquée à gérer pour elles que pour leurs homologues masculins. Travailler sur ces freins reste essentiel.

Le soutien prend différentes formes. D’une part, ce qui peut se faire (et ce que moi j’avais fait localement) pour qu’il y ait des femmes en politique, c’est accompagner ces femmes dans la prise de responsabilité, car spontanément une femme a plus de mal à parler en public. C’est peut-être un stéréotype mais on laisse moins les petites filles parler que les garçons, c’est une réalité et cela nécessite donc un apprentissage pour parvenir à s’imposer, réclamer des postes… Il y a de très bonnes formations à la prise de parole en public, qui peuvent être utiles aux garçons aussi bien sûr mais eux les demandent moins. Certaines collectivités font désormais attention à l’heure des réunions, à la mairie par exemple. Quand dans certaines mairies, toutes les réunions des élu-e-s sont de 18 à 20 h, on sait déjà que ce sera beaucoup plus compliqué pour une mère célibataire ou ayant la seule charge de la famille. Toutes ces attentions comptent.

Et quel est votre bilan concernant l’égalité professionnelle? 

L’autre volet de la parité est effectivement l’égalité professionnelle, qui est un énorme sujet, et pour moi le plus important en termes d’égalité. On a 40 ans de loi sur l’égalité pro donc il faut vraiment que les choses avancent plus vite aujourd’hui.

Ce qui a bien avancé en 2012, c’est que les entreprises de plus de 50 salarié-e-s doivent désormais envoyer un rapport de situations comparées, et que des sanctions ont été instaurées le cas échéant. Cela fonctionne à peu près pour les grandes entreprises, même si malheureusement la plupart des salarié-e-s travaille dans des petites, dans ce cas-là, on compte plutôt sur une diffusion des bonnes pratiques. On constate toujours des différences de salaires qui ne sont pas admissibles. Je trouve que des mouvements comme ce qu’ont fait les Glorieuses, via internet, avec un appel à l’arrêt du travail à partir du 7 novembre puisque les femmes ne sont plus payées à partir de cette date, sont des bonnes formules de sensibilisation. J’apprécie cette arrivée de jeunes féministes avec de nouvelles méthodes. Ce sont des initiatives comme celles-ci qui, espérons-le, obligeront après les partenaires sociaux à négocier, et pousseront les femmes à demander des salaires plus importants dès l’embauche, moment où elles se disqualifient en demandant d’emblée moins qu’un homme. C’est ensuite très difficile à rattraper, demander des promotions au moment où on va être mère de famille n’est pas facile, et au moment du retour dans l’entreprise, la promotion ou le poste a été donné-e, etc. On connaît les freins. Mais il faut que ceux-ci soient levés à la fois par les entreprises et par celles/ceux qui négocient pour les salarié-e-s. Je pense qu’il ne faut jamais relâcher l’effort, car c’est loin d’être acquis.

On voit dans les programmes politiques une bataille contre la fonction publique où les femmes sont majoritaires, qu’en pensez-vous ?

Oui, et même dans la fonction publique il y a jusqu’à 15% de différentiel de salaire ! Alors que tout repose sur des conventions collectives absolument égalitaires ! Vous êtes embauchée à un certain niveau pour un poste, vous avez le même salaire qu’un homme, ce qui se déroule différemment c’est que les femmes vont moins dans des postes techniques (je parle des collectivités locales par exemple) où il y a des primes plus importantes, au contraire des métiers du social, du scolaire où il y a moins de prime. Et pareillement, on voit qu’à qualité égale les femmes avancent moins vite car les différents congés maternité empêchent certaines promotions. Là aussi on a bien avancé, avec la loi Sauvadet (1) votée en 2012 juste avant la fin de la précédente mandature pour la nomination dans la haute fonction publique.

Un grand pas en avant a été fait, plusieurs colloques sur la féminisation de la haute fonction publique ont été tenus, Marisol Touraine a nommé un certain nombre de femmes à la tête d’hôpitaux alors qu’elles en étaient exclues. Quand elle a cherché des raisons à cette absence, elle s’est entendue dire qu’il n’y avait « pas de vivier », qu’aucune femme ne demandait à être directrice d’hôpital, mais à force de se voir refuser les postes, on ne s’y présente plus. Elle a dit une chose toute simple valable aussi dans n’importe quel secteur : « quand vous me proposez quelqu’un pour un poste, je veux 3 noms, et que l’un d’entre eux soit une femme. » A partir du moment où des femmes ont commencé à être nommées, il y a eu bien plus de candidatures. Elle a donc nommé des femmes et là il y a eu spontanément une émergence de candidatures.

Aujourd’hui, il y a autant de rectrices que de recteurs, c’est un mouvement silencieux, mais qui s’est fait. Du côté des ambassades, on note une réelle avancée également. A l’inverse, le domaine de la culture résiste énormément, Audrey Azoulay est d’ailleurs en train de préparer un certain nombre d’annonces pour faire bouger les choses. La progression se fait par diffusion.

Les femmes, nouveauté dans la fonction publique, se mettent désormais en réseau : femmes de l’intérieur, femmes de la justice, femmes des affaires étrangères, femmes de la défense… Elles se rendent compte qu’en se mettant en réseau elles se confortent, partagent leurs préoccupations, se soutiennent. C’est un phénomène émergent, en progression constante. C’est essentiel, d’autant que les hommes sont eux, en réseau depuis bien longtemps !

Avez-vous d’autres points sur le bilan de la délégation des femmes ? 

Le principe de la délégation, c’est d’examiner les textes de loi qui paraissent et voir où il peut y avoir des questions qui accroissent les inégalités ou permettent au contraire de faire avancer l’égalité. Nous avons travaillé sur la santé, la loi numérique, les métiers du numériques.

Les femmes et le numérique, c’est un grand sujet… Dans la Silicon Valley, 80% des salarié-e-s sont des hommes. Les filles vont non seulement moins sur le numérique, de plus, en 20 ans, leur nombre dans ce domaine (ingénieur-e-s numériques, responsables des entreprises numériques) a diminué de moitié ! C’est un phénomène étonnant, que je n’avais pas constaté avant de l’étudier. Dans les années 90, quand on commençait à avoir des machines informatiques, les femmes étaient dans l’office et les hommes dans le « back-office », c’est-à-dire avec les grosses machines qui dataient des années 70. Quand est arrivée la micro technologie, les filles ont cessé d’aller dans l’informatique, et on est passés à 10% au lieu de 20. Il y a de l’orientation à faire, hors orientation sexuée, montrer qu’il y a de la place et que c’est bien payé, et à peu près à égalité. Le deuxième volet du numérique qui m’a beaucoup intéressé et préoccupé concerne l’automatisation : dans les banques, les CAF, les préfectures, à la SNCF, la multiplicatiion des machines et robots font qu’on ne va plus au guichet. Or, les femmes étaient celles qui s’y trouvaient. Des métiers occupés par des femmes vont donc majoritairement disparaître.

Une étude venant des USA démontre qu’entre 600 et 800 000 postes seraient en voie de disparition et il ne faut pas s’imaginer que ces personnes retrouveront le même travail ailleurs : il faut travailler sur la formation, pour que ces métiers de la médiation occupés par des femmes se transforment en autre chose. Il y a un enjeu de réorientation, de formation professionnelle. Enfin, le 3e volet de la loi numérique, la République numérique, portait sur les cyberviolences, et la question des différentes formes de violences. De plus, il faut des humains pour accompagner les robots. On le voit bien à la poste par exemple. Si vous n’avez plus que des robots, les gens sont perdus, il faut de l’accueil, de l’humanisation.

Si vous jetez un œil à notre rapport sur le numérique, très complet, vous verrez qu’on n’a trouvé qu’une seule étude en France sur les caissières. Pourtant ce métier de caissière est en train de complètement changer dans les grandes surfaces. On assiste à une mutation, d’hôtesses de caisses individuelles à une caissière debout pour 4 caisses automatiques. Pour elles c’est vraiment un changement de métier, de posture, de fonction : elles doivent à présent surveiller la fraude, proposer une assistance quand les clients en ont besoin… Ce changement est plutôt mal vécu pour l’instant car elles sont dans un autre rôle, un rôle de contrôle, qui supprime le contact humain sur lequel elles se reposaient parfois. Même si une personne physique est gardée au milieu de ces robots, on voit donc que son rôle change nécessairement.

Quel a été votre travail sur les violences ?

En ce qui concerne les violences, sujet récurrent de la domination, la loi de 2014 de lutte contre les violences intra-familiales a été renforcée par l’ordonnance de protection, le téléphone grand danger, la sortie du domicile du conjoint violent. J’ai reçu cette semaine comme tous les ans la commandante, une femme de gendarmerie de ma conscription, et j’ai pu apprendre que ces violences intra-conjugales représentent une de leurs sorties majoritaires les soirs et week-ends. Elle note des appels plus nombreux, peut-être une augmentation mais il est difficile d’en être sûr : ce qui est sûr par contre, c’est que les femmes savent mieux faire appel, grâce au lever du tabou, aux lois, aux différents témoignages, qui est une bonne chose. Les gendarmes ont eu le sentiment que l’affaire Jacqueline Sauvage avait fait prendre conscience à des femmes que ce qu’elles vivaient n’était pas normal, et les a aidées à sortir de l’isolement.

L’enquête Virage, la nouvelle grande enquête sur les violences, est actuellement en cours. La 1ère, ENVEFF, (Enquête nationale sur les violences envers les femmes), sortie en 2000, avait provoqué un choc terrible car la France avait découvert qu’une femme mourrait tous les 3 jours sous les coups de son conjoint. Depuis, il n’y a pas eu d’autre enquête générale, seulement des enquêtes parcellaires. Cette nouvelle enquête nationale, conduite par l’INED, est donc une enquête lourde et longue, avec 30 000 interrogés dont 2 500 hommes, un panel élargi (20-69 ans, car on se rend compte qu’il y a de la violence y compris après la retraite), et une portée jusqu’aux DOM-TOM (malgré les difficultés de financement) car les violences y sont là-bas redoublées. Il y a un début de sortie de statistiques, mais le gros de l’enquête sortira en 2018.

Propos recueillis par Brigitte Marti et Copélia Mainardi 50-50 magazine

1 La loi Sauvadet du 12 mars 2012 est relative à l’accès à l’emploi titulaire et à l’amélioration des conditions d’emploi des agent-e-s contractuel-le-s. Elle touche aussi à la lutte contre les discriminations, et porte diverses dispositions relatives à la fonction publique.