Articles récents Des images pour changer le monde…

Depuis que la photographie a été inventée, « officiellement » en 1839, des femmes se sont emparées d’appareils photos pour donner à voir le monde. Si les académies de peinture répugnaient encore à leur ouvrir leurs portes, elles n’avaient pas le droit d’assister au séance de dessin de nu par exemple, nombre de femmes ont appris l’usage de l’appareil photographique afin de faire image de ce qu’elles vivaient, voyaient ou imaginaient. Malheureusement la plupart de leurs images dorment encore dans des greniers, ou sont passées à la poubelle de l’histoire !


La photographie comme le cinéma qui en a découlé, restent encore des bastions plutôt masculins. D’une part parce que la liberté de parcourir le monde ou l’espace public pour en découvrir et montrer les usages et (dys)fonctionnements a longtemps été refusée aux femmes cantonnées à l’espace domestique ou à l’usine pour les plus pauvres au XIXe siècle. N’étant considérées que comme des mineures inféodées à un père ou à un mari, leurs idées et avis ne comptaient pas et n’intéressaient pas les hommes. Du fait de ce déficit de droits, il leur a longtemps été difficile de se comporter en sujets qui choisissent leur mode de vie, leur métier et leurs centres d’intérêts. D’autre part, l’aspect technique de la pratique photographique nécessitait un certain nombre de compétences et savoirs. Le savoir et le pouvoir qu’il donne, que ce soit sur sa propre vie ou sur celles des autres, est très longtemps resté l’apanage des hommes (regardons la photo des chefs d’Etats à la COP21). Enfin, la pratique du reportage, de pouvait être dangereuse et demandait un courage et une résistance physique qui étaient considérés comme des attributs spécifiquement masculins. De plus la promiscuité avec des hommes dans des milieux non-mixtes restait aussi un obstacle difficile à surmonter.

De fait, le monde que nous connaissons, en grande partie par les images qui en sont fabriquées, reste donc majoritairement regardé par des yeux d’hommes, des cerveaux d’hommes et mis en forme et diffusé par des intentions masculines à visée universelle. Ce sont encore eux qui décident en grande partie de ce qui va « intéresser » le public, et de ce que l’on peut ou doit montrer dans les médias. Tout ce qui concerne plus spécifiquement les femmes est longtemps resté invisible ou cantonné aux magazines féminins que peu d’hommes se donnaient la peine de lire, dédaignant « les histoires de bonnes femmes… ».

Si les photographies de Lewis Hine sur le travail des jeunes enfants dans les usines, il y a plus d’un siècle aux États-Unis, ont contribué mobiliser les consciences et à élever l’âge légal du travail à 12 ans, peu d’hommes se sont intéressés aux injustices faites aux femmes de par le monde, et des pans entiers de ce qui se passait derrière les murs des espaces domestiques sont restés invisibles aux yeux du monde que la photographie permettait pourtant de montrer sous tous ses aspects.

 

Saraswati, 16, must live in a closed dark room with her three day old baby because she bled after childbirth. They will be there for 15 days. Not only is Saraswati not allowed to clean herself, she must cook her food in the same tiny dark room even if it means choking her little baby with smoke. After childbirth she developed serious health disabilities. Because of staying in the Chhau and rarely being allowed to step outside, her legs are now swollen to a point she can barely walk. She suffers from serious stress disorder and often had breakdowns. She barely spoke a word to me. Nepal, 2016.

Photo : Poulomi Bassu

Excision, mariages forcés, violences conjugales, séquestrations et nombres de brimades ou violences archaïques faites aux femmes ont perduré dans un monde qui se voyait pourtant de plus en plus moderne et universel, selon des critères parfois seulement occidentaux. Parce que les droits humains avaient été « universellement » reconnus par presque toutes les nations, il était sous-entendu que les femmes en bénéficieraient automatiquement, comme par un coup de baguette magique ! Nombre de films, que ce soit des documentaires ou des fictions,  et de reportages, réalisés les plus souvent aujourd’hui par des femmes qui accèdent aujourd’hui à la caméra, nous montrent que le chemin sera encore long pour que les « droits des hommes » soient aussi les droits des femmes…

Parce que les images contribuent à modeler notre vision du monde et parfois à changer le cours des choses, en 2010 s’est créé FotoEvidence qui se donne pour but de perpétuer la tradition de la photographie engagée contre l’injustice, celle qui témoigne de toutes les violations des droits humains, des atteintes à la dignité, à la liberté ou à l’intégrité de certaines populations. Chaque année un prix récompense un-e photographe engagé-e dans cette voie.

Cette année l’artiste indienne Poulomi Basu, écrivaine, artiste et activiste vient de recevoir le FotoEvidence Book Award 2017 pour sa série A Ritual of Exile qui sera prochainement publiée. Dans ce travail, Rituel d’exil, elle explore les causes et les conséquences d’une violence ordinaire perpétrée depuis des siècles au Népal contre les femmes au moment de leurs règles. Sous couvert d’une tradition Hindouiste, les menstruations causent la relégation des femmes considérées comme impures… Chaque mois elles sont chassées de leurs foyers et de l’espace public, mais également privées d’eau et de nourriture le temps que durent leurs règles. 

Poulomi a grandi à Calcutta et son imaginaire a été abondamment nourri par le cinéma indien. A la mort de son père, lorsqu’elle avait 17 ans, sa mère lui a demandé de quitter la maison et d’aller vivre sa vie ! Depuis, elle a suivi des chemins de traverse et s’est intéressée de plus en plus au sort des femmes, que ce soit dans les campagnes isolées ou les zones de conflits. 

En 2015 elle a initié un projet sur le viol, à la suite du viol collectif et la mort d’une jeune femme à Delhi en 2012, qui avait été suivie du procès et de la condamnation à mort de ses violeurs en 2013 (dont ils ont fait appel et qui a été suspendue en juillet 2014 par la cour suprême). Cette affaire a libéré une parole publique assez violente en Inde, démontrant à quel point les conservatismes étaient encore très répandus et puissants puisque de nombreuses personnalités ont défendu l’idée que les femmes violées ont une (grande) part de responsabilité en cas de viol, qu’elles n’ont pas à être à l’extérieur de leur foyer une fois la nuit tombée, encore moins en compagnie d’hommes qui ne leur sont pas apparentés. Pour les conservateurs/conservatrices, la libéralisation des mœurs est responsable du comportement des hommes, et si la femme se laisse faire au lieu de se défendre, elle préserve sa vie…

Poulomi Basu a donc réalisé différents projets qui mettent en lumière les injustices (encore) faite aux femmes. Elle a reçu plusieurs prix et vu son travail publié dans de nombreux magazines. Elle fait partie de celles (et ceux) qui contribuent à éveiller les consciences. 

 

Marie-Hélène Le Ny 50-50 magazine

Photo de Une : Poulomi Bassu