Articles récents L’impact des politiques d’austérité d’un point de vue du genre

Depuis 20 ans, à l’initiative de l’intersyndicale Femmes qui regroupe des militantes de la CGT, de la FSU et de Solidaires, des centaines de personnes venues du monde syndical, associatif, politique et de la recherche se réunissent au mois de mars. Ces temps d’échanges et de confrontations permettent d’approfondir les revendications sur les lieux de travail et de poser la question de la place des femmes dans les syndicats. Ces journées contribuent à la prise de conscience féministe de nouvelles générations de femmes syndicalistes.
Contribution de Christiane Marty, membre de la Commission Genre d’Attac et de la Fondation Copernic.

Les politiques d’austérité ont été mises en place un peu partout en Europe après la crise de 2008 et la quasi faillite du système bancaire. Les États se sont endettés pour renflouer les banques. Les dettes publiques ont explosé, non seulement du fait de ces plans de sauvetage mais aussi du fait de la récession économique due à la crise, entrainant une baisse des recettes fiscales des États, donc une augmentation des déficits publics et un recours accru à l’endettement.

Pour réduire déficit et dette publics, les États ont appliqué des politiques d’austérité sous la pression des marchés financiers qui voulaient s’assurer de leur solvabilité. Ces politiques sont semblables aux « plans d’ajustement structurel », imposés dans les années 1980 aux pays en développement par le FMI et la Banque Mondiale.

Partout, les mesures d’austérité ont eu des effets très négatifs sur les couches populaires et plus particulièrement sur les plus précaires. Or les femmes sont majoritaires dans la précarité, de manière structurelle : leur taux de chômage comme leur taux de sous emploi sont, presque partout en Europe, supérieur à celui des hommes, et elles représentent l’énorme majorité des salariés à bas salaires (80 % en France).

En décembre 2012, un rapport du Parlement UE indiquait que « les coupes dans les budgets publics affectent les femmes de manière disproportionnée et ont pour effet d’accroitre les inégalités entre les femmes et les hommes et la féminisation de la pauvreté ».

Ces politiques se font partout sur le même modèle : une baisse des dépenses publiques dans les services publics et les prestations sociales, une diminution des effectifs et des rémunérations dans le secteur public. Les femmes sont doublement touchées : en tant qu’employées car le secteur public emploie en majorité des femmes, et en tant qu’usagères de ces services car elles assument le rôle de responsables principales de la famille. Du fait des baisses de prestations sociales et de services comme l’accueil des enfants, les services sociaux, de santé, les soins aux personnes, les femmes sont contraintes d’assurer tout ce qui n’est plus pris en charge par la collectivité. Leur travail dans la sphère privée augmente, au détriment de leur travail rémunéré et donc de leur autonomie, parfois de leur santé.

Les différents mécanismes

La baisse du budget dans le secteur public

Elle se traduit par une diminution des effectifs et/ou des rémunérations. En France, où les femmes représentent plus de 60 % des effectifs, la règle du « non remplacement d’un fonctionnaire sur deux » visait la suppression de 150 000 postes sur la période 2008-2012. Bien qu’abrogée en 2012, la suppression de postes a continué et a même atteint le taux record de 61 % de non remplacement l’année suivante.

Les conséquences en sont importantes : intensification du travail, flexibilité accrue, stress croissant qui selon un bilan officiel « affecte la santé physique et mentale des fonctionnaires».

Dans les secteurs les plus féminisés (hôpitaux, établissements pour personnes âgées, social, agences pour l’emploi, etc.), les personnels sont souvent à bout, de plus en plus démunis face à une demande de la population qui croît en temps de crise.

Côté rémunérations, un gel du point d’indice a été appliqué en 2010 et reconduit jusqu’en 2017. Il a entraîné une perte de pouvoir d’achat de 8 % entre 2010 et 2016 (même si une revalorisation de 0,6 % a été appliquée en juillet 2016). Cela représente une perte très sensible, s’ajoutant à celle des années précédentes, qui pénalise tous les fonctionnaires mais touche plus durement les personnels en bas de l’échelle des rémunérations, où les femmes sont surreprésentées.

Le secteur de la santé

La restructuration de l’hôpital a commencé avant la crise, mais déjà au nom de l’économie budgétaire. Elle a abouti à la fermeture de nombreuses structures de proximité, maternités, centres IVG, etc. Entre 2001 et 2010, le nombre d’accouchements a augmenté de 5 % pendant que 20 % des maternités ont été fermées. Est-ce lié ou non ? Toujours est-il que la France a reculé du 7ème au 20ème rang européen en termes de mortalité maternelle : l’Institut de veille sanitaire a déclaré que la moitié de ces décès est évitable, ce qui concerne tout de même 40 morts par an !

De nombreux départements ne respectent pas les normes minimales sur les moyens dans les services de protection maternelle et infantile (PMI) : les femmes en situation sociale défavorisée de même que les femmes des départements d’outre-mer sont bien moins suivies dans leur grossesse, ce qui entraîne des risques accrus pour elles comme pour leur enfant. Dans un rapport de l’Inspection générale affaires sociales (Igas), on peut lire que pour améliorer le suivi des grossesses, l’OCDE suggère de « diminuer le nombre de visites prénatales pour les femmes de milieux favorisés pour pouvoir les multiplier pour les femmes de milieu plus modeste » !

Concernant l’IVG, selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 130 établissements ont été fermés en 10 ans. Le nombre d’IVG étant stable, les femmes se heurtent à des difficultés croissantes, notamment les délais d’attente s’allongent ce qui menace concrètement le droit à l’avortement.

Cette politique de restructuration de l’hôpital se poursuit et s’accentue : l’objectif pour 2017 est une baisse supplémentaire de 4 milliards d’€. Les organisations syndicales dénoncent une gestion centrée sur la maîtrise comptable de la santé, qui oublie la dimension humaine à la fois pour les patient-e-s et les personnels, et qui est responsable d’un niveau élevé de souffrance au travail.

Les réformes de retraite

Ces réformes ont commencé avant la crise mais, elles aussi, avec l’objectif de diminuer les dépenses. Des mesures comme l’allongement de la durée de cotisation, le recul de l’âge de départ organisent la baisse des pensions. Mais elles pénalisent plus fortement les femmes, qui ont en moyenne des carrières plus courtes : une proportion plus grande de femmes que d’hommes doit, soit prendre sa retraite à un âge plus tardif, soit subir une décote très pénalisante sur leur pension. De même, les majorations de durée d’assurances (MDA) liées aux enfants ont été « rabotées » dans le secteur public comme privé, et les femmes fonctionnaires en particulier y ont beaucoup perdu.

Un rapport de la Commission européenne indique qu’en France, entre 2005 et 2010, l’écart de pension entre les hommes et les femmes s’est creusé de 10 % et que le taux de pauvreté des retraité-e-s est passé de 8,5 % à 10 %, avec une augmentation plus forte chez les plus de 75 ans, population parmi laquelle les femmes sont surreprésentées.

Le gel des prestations sociales 

Plusieurs mesures de gel des prestations ont été appliquées, sous Fillon, Ayrault, puis Valls. Ce dernier a décidé en avril 2014 le gel de toutes les prestations sauf les minima sociaux ! Ce qui représentait 11 milliards d’économies sur les allocations familiales, les aides à la garde d’enfants, les allocations logements, etc. c’est-à-dire sur les catégories les plus modestes. Les femmes sont les premières concernées puisque ce sont elles en général qui gèrent les budgets liés aux enfants.

Les coupes budgétaires touchent également les subventions à de nombreuses associations s’occupant des femmes (Planning familial, associations d’aide aux femmes en difficulté, victimes de violences, etc.). Les organisations humanitaires ont constaté une part croissante de femmes en situation de pauvreté et aussi parmi les SDF (dont 2 sur 5 sont maintenant des femmes, avec une présence importante d’enfants).

Signe de cette évolution, le renoncement aux soins pour raisons financières a atteint 33 % en 2013, et ce phénomène concerne plus les femmes (41 %) que les hommes (23 %).

Les alternatives existent

Il est indispensable de prendre conscience de ce constat, non pas pour poser les femmes en victimes, mais parce qu’il témoigne de l’injustice de politiques qui frappent les populations déjà en situation de précarité mais épargnent les responsables de la crise que sont les grandes banques et la spéculation financière.

En plus des conséquences désastreuses sur le plan social, l’austérité est inefficace pour sortir de la crise, car elle initie un cercle vicieux de récession, baisse des recettes fiscales, hausse du déficit public, censée alors justifier une nouvelle dose d’austérité. Ses effets récessifs sont maintenant reconnus par le FMI et la Commission européenne, c’est-à-dire les institutions qui les ont initiées. Un rapport du FMI note que ces politiques ont contribué à creuser les inégalités au détriment des plus défavorisés.

À l’opposé de ce cercle vicieux, il est possible d’initier un cercle vertueux basé sur une relance d’activités économiques pour répondre en priorité aux besoins sociaux et environnementaux. À titre d’exemple, il y a de nombreux besoins dans le domaine de la santé, la prise en charge de la petite enfance et de la dépendance secteurs essentiels pour favoriser l’égalité entre les femmes et les hommes, et donc la possibilité de créer de nombreux emplois. Des alternatives existent, qu’il s’agit de construire et d’engager avec les forces progressistes, et les femmes en sont des actrices incontournables.

Christiane Marty