Monde Travailleurs et travailleuses domestiques : de l’invisibilité à l’égalité ! 1/2

Le 16 juin a été proclamé « Journée internationale des travailleurs et travailleuses domestiques ». On estime qu’environ 67 millions de personnes dans le monde, dont une large majorité de femmes, exercent différentes fonctions chez des particuliers, fonctions qui vont de la cuisine au jardinage en passant par le nettoyage, la conduite et les soins aux enfants, aux personnes âgées ou dépendantes. Parmi elles, nombreuses sont celles qui, sans protection sociale ni juridique, sont exploitées et victimes d’abus. Pour braquer les projecteurs sur les différents aspects de cette question en France, plusieurs associations organisaient une manifestation le 17 juin à Paris, au Trocadéro.

Quelques dizaines de personnes se sont rassemblées le 17 juin dernier pour faire entendre les voix de celles et ceux qui ont si peu l’occasion d’être entendus  et pour lesquelles cela reste même impossible dans certains pays. Un des enjeux majeurs de la manifestation était d’inviter le nouveau gouvernement et les tout récent-e-s élu-e-s au Parlement à se saisir de cette question et à prendre toutes les mesures nécessaires pour que la France ratifie enfin la Convention 189 pour un travail décent pour les travailleurs domestiques adoptée le 16 juin 2011 par l’OIT.

Jusqu’ici la France a botté en touche sous des prétextes fallacieux qui permettent à des situations injustes et cruelles de perdurer.

La Convention 189 oblige les États parties à adopter des mesures pour protéger les travailleuses/travailleurs domestiques, en particulier la lutte contre toutes formes de violence et de mauvais traitement et la réglementation des organismes qui recrutent et emploient les travailleuses/travailleurs domestiques. Si des États Généraux de la petite enfance sont réclamés depuis longtemps par les féministes (peu présentes samedi au Trocadéro), c’est en particulier pour améliorer la situation précaire de nombreuses assistantes maternelles (quand se décidera-t-on à employer le terme « parentale »?) et employées de maison qui travaillent dans les familles françaises (estimées à plus d’1,5 million par IPERIA institut, dont 40% en Île de France).

Sans papiers, elles sont trop souvent exploitées et soumises à un stress important, ne pouvant se rendre librement dans leur pays pour y visiter leur famille et voir leurs propres enfants qu’elles y ont parfois laissé pour venir en France afin de subvenir à leurs besoins. Le cas de deux d’entre elles, décédées récemment d’un AVC pendant leur période de travail, a été évoqué ce samedi. Celles qui exercent ces fonctions dans l’intérêt des enfants et des familles, permettent de faire face au manque de place en crèches ou en garderies d’enfants et à des horaires parfois incompatibles avec ceux de ces services publics. Leur accès au droit du travail abolirait la double peine qu’elles subissent et leur permettrait également de participer aux formations nécessaires pour accomplir leur tâches en améliorant leurs compétences.

L’Amicale d’auxiliaire parentale et humanitaire ou AAPH s’est créée pour permettre à ces nounous (comme elles s’appellent) de se réunir et d’échanger à la fois sur leur métier, leurs conditions de travail et leur accès au droit. Isolées, elles n’avaient pas de comités d’entreprises ni de mouvements pour les représenter ou les défendre.

 

Patricia ...

Patricia, Irène et Jeanine : témoignages 

« Nous avons fondé l’ADHH il y a plus de 20 ans pour permettre aux nounous de se rassembler.  Aujourd’hui, l’association compte 2000 membres. Au sein de l’Amicale d’auxiliaire parentale et humanitaire, nous faisons venir des psychologues qui nous aident à faire la part des choses – à la fois pour que nous ne nous attachions pas trop aux enfants dont nous nous occupons et aussi pour que nous restions disponibles pour nos propres enfants après une journée de travail, que nous ne les envoyions pas balader parce que nous sommes fatiguées. On essaie aussi de garder un peu de temps pour nous. Il y a une majorité d’Africaines parmi les nounous, même si aujourd’hui il y en a qui arrivent d’Asie.

Dans notre éducation africaine, quand on naît (fille), on sait garder un enfant, on n’a pas besoin d’aller à l’école pour ça ! En Afrique, la famille est soutenue par tout l’entourage des enfants, les aînées s’occupent des petits frères et sœurs, donc les parents ne sont pas toujours là. Cela peut être les voisin-e-s ou les grandes sœurs qui décident pour les enfants, ils n’ont rien à dire.

Quand on arrive en France, c’est différent, il faut faire très attention à ce que l’on dit ou fait car les parents supportent assez mal que d’autres personnes qu’eux réprimandent leurs enfants ou leur fassent des réflexions sur leur comportement. ll faut donc que nous apprenions à répondre à d’autres critères. Il y a des formations qui nous sont proposées, je les ai faites et je trouve que c’est important. Mais quand on propose aux femmes de se syndiquer et de se former, on dérange ! Soit parce qu’elles n’ont pas de papiers et sont inquiètes des conséquences, soit qu’elles n’ont pas envie de suivre des formations en plus de leurs semaines de travail dont le volume horaire est souvent déjà très important. Elles n’ont le plus souvent que le samedi pour s’occuper de leur propre famille et n’ont pas envie de le consacrer à de la formation. Ce sont des femmes qui, pour la plupart, n’ont jamais eu l’occasion de défendre leurs droits ni de les voir vraiment reconnus.

 

La garde d’enfants, ce n’est pas quand on a tout raté !

Je suis dans la même famille depuis 7 ans. J’ai appris mes droits, j’ai fait un stage sur la communication, je croyais que la communication c’était tout naturel, mais non, il y a plein de choses à apprendre et ça m’a édifiée. Je suis vraiment différente de ce que j’étais avant d’avoir suivi cette formation. Pour ma part, je travaille avec un plaisir énorme. C’est ce que nous essayons d’inculquer aux autres car la garde d’enfants, ce n’est pas quand on a tout raté ! Ce n’est pas quelque chose qu’on fait « en attendant ».

La formation est importante pour apprendre ce qu’il ne faut pas faire – que ce soit avec les enfants des autres ou avec ses propres enfants parfois. Il faut savoir rester professionnelle et ne pas trop s’attacher aux enfants des autres. Dans la petite enfance il y a aussi beaucoup de choses à apprendre pour l’hygiène et la sécurité en particulier. Nous encourageons nos nounous à se former. Nous travaillons avec Caritas afin d’envoyer les femmes en formation le week-end ou pendant les vacances. Elles sont nombreuses à avoir commencé ce métier par hasard. Il y a une vingtaine d’années, le métier de nounou correspondait souvent à celui de « bonniche ». 

C’est un métier passionnant qui doit être valorisé, je suis nounou depuis plus de vingt ans et j’adore mon travail. Je prends du plaisir à travailler avec les enfants, je leur laisse de l’espace mais je leur pose aussi des limites, je leur explique ce qui est bon ou pas pour eux. Il y a des familles qui sont très strictes et d’autres qui sont plus souples voire même relax. J’ai travaillé avec des comtesses très rigoureuses et très religieuses, dans d’autres familles c’est plus décontracté, dans d’autres milieux les enfants sont très gâtés. Je sais me comporter dans chaque famille et adopter l’art de parler ou de se tenir dans les différents milieux. Avant de signer un contrat, je demande aux parents ce qu’ils attendent de moi. Il me donnent leurs lignes de conduites et je fais mon programme. Il faut toujours suivre les règles posées par la famille, on complète avec nos méthodes s’ils sont d’accord. C’est important que tout soit bien clair avant de signer le contrat. Les parents me font confiance, je suis d’ailleurs toujours en relation avec mes anciens patrons.

 

Leur salaire sont un peu « comme à la brocante »

Il y a toujours des femmes auxquelles on tente d’imposer des volumes d’heures trop importants ou des mauvaises conditions de travail. Quand vous allez dans les parcs, vous voyez beaucoup de nounous qui se regroupent pour discuter.  On voit que leur salaire sont un peu « comme à la brocante », surtout quand elles n’ont pas de papiers. Certaines touchent 900 € par mois pour 50 à 60 heures de travail par semaine. Certains patrons ne savent pas mais d’autres abusent. Nous essayons d’être dans le dialogue plutôt que d’aller aux Prud’hommes. En général les conflits se règlent à l’amiable. On essaie de mettre l’intérêt des enfants en premier, il y a souvent une complicité entre les enfants et leurs nounous. On s’y attache. Il y a bien sûr des petits teigneux, des enfants qui ont tout compris et savent où appuyer pour vous faire sortir de vos gonds… Il ne faut pas forcer, il y a des périodes d’adaptation pour les enfants. Parfois les nouveaux-nés pleurent beaucoup. Il faut être patiente dans ce métier ! Mais les enfants c’est merveilleux, c’est un monde d’innocence. Quand ils ne vous aiment pas ils le disent tout de suite sans détour. Dans le monde du travail avec les adultes, c’est plus dur !

Certaines nounous travaillent dans de très mauvaises conditions et viennent pleurer à l’association. Elles vont travailler le ventre noué. Dans ce cas, je leur conseille d’arrêter mais ce n’est pas toujours facile car beaucoup de femmes laissent leurs enfants (et leur mari aussi parfois) au pays pour venir travailler en France et quand elles subissent des pressions ou des mauvais traitements dans leur travail elles ne se rebellent pas car elles doivent envoyer de l’argent à leurs familles. Elles sont venues chercher des ressources dont elles ne peuvent pas se passer. C’est d’autant plus dur pour elles de savoir leurs enfants loin et de ne pas pouvoir se rendre au chevet de leur famille si nécessaire, de ne pas pouvoir aller enterrer leurs parents, car elles n’ont pas de papiers.

Nous ne sommes pas bien représentées dans notre travail de nounou. Les médias ne s’intéressent pas à nous, sauf quand il y a un problème. Mais ils ne parlent jamais de notre métier ni de nos conditions de travail, probablement parce que ce sont des femmes étrangères qui font ces métiers de nounous. Dans les assistantes maternelles, c’est un peu plus mélangé. Nous ne sommes pas encore assez bien défendues. Nous nous battons pour qu’elles se syndiquent mais elles ont peur d’être licenciées si les syndicats interviennent.  La CGT est le premier syndicat qui a accueilli notre association ADHH et nous a fourni des locaux pour nos réunions – il y a déjà plus de cinq ans. Ils nous défendent bien.

 

Marie Hélène Le Ny 50-50 Magazine

 

Les organisations : ActionAid France, le Syndicat CFDT des assistantes maternelles et salariés des services à la personne Ile-de-France, l’Amicale d’auxiliaire parentale et humanitaire ou AAPH, l’UNSA – Syndicat National des Auxiliaires parentales et les Salariés du Particulier Employeur et la Fédération CGT Commerce et Services.

image_pdfimage_print